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6 avril 2017 4 06 /04 /avril /2017 19:04

V

 

En 1988, nous étions en pleine cohabitation. Le Premier ministre Chirac essayait de devenir Président. La campagne électorale pour élire le président de la République allait bon train. Après être resté très longtemps silencieux Mitterrand annonça sa candidature à un journaliste du vingt heures-télé en répondant oui comme un nouveau marié à Monsieur le Maire. Rocard avait renoncé une nouvelle fois. Barre s’était lancé dans la bataille. Tout en faisant preuve d’honnêteté et de compétence économique, il ne semblait pas disposé à devenir président et Chirac ne faisait pas le poids par rapport au président sortant. Sa campagne fut dirigée par Pasqua, un mauvais imitateur de Fernandel, qui axait son discours sur les questions de sécurité et d’émigration en imitant le discours de le Pen.

Il y eut à Chassieu près de Lyon un meeting avec Mitterrand. Mitterrand était cette fois-ci introduit par une Barbara qui chantait en son honneur avec une rose à la main. Mitterrand semblait croire à son destin. Entre les deux tours, un débat télévisé Chirac-Mitterrand n’apportait pas grand-chose, mais montrait l’habileté de Mitterrand appelant Chirac : Monsieur le premier Ministre pour renforcer sa stature de président sortant. J’ai toutefois peu apprécié la sortie de Mitterrand sur l’affaire Gordji.

Pendant les derniers jours de campagne une affaire grave éclata en Nouvelle Calédonie Bernard Pons, ministre de l’Outre-mer et Chirac ne surent pas gérer la crise. Les otages du Liban furent libérés et les deux candidats essayèrent d’en tirer profit. Mitterrand fut élu et nomma Rocard Premier ministre. Le score élevé du Front National au premier tour nous semblait indigne d’un pays comme la France. Des élections législatives devaient suivre après dissolution de la précédente assemblée.

Les élections législatives renvoyèrent une majorité de gauche relative. Rocard devait en cas de blocage faire usage de l’article 49-3 pour faire adopter les lois. Je n’étais pas d’accord sur la présence d’hommes politiques de droite dans le Gouvernement. Des hommes de droite appartenant à la société civile peuvent entrer dans un gouvernement de gauche, mais des élus de droite avec des électeurs de droite comme Jean-Pierre Soisson n’ont pas à rentrer dans un gouvernement de gauche. Nous étions satisfaits de la façon dont Rocard a résolu la crise en Nouvelle-Calédonie. Nous avions peur que la crise débouche sur une guerre de type coloniale comme en Algérie. Cette action de Rocard aurait dû être saluée par l’opposition de droite, vu l’importance de cet accord.

Nous étions partis pour une nouvelle cohabitation. Après Mitterrand-Chirac, c’était Mitterrand-Rocard., l’ancienne et la nouvelle gauche.

 

 

 

VI

 

Devant le désintérêt de la campagne présidentielle actuelle, nous avons tendance à regarder dans le rétroviseur. J’avais oublié qu’en 1974, un ami professeur n’avait pas osé donner comme sujet de dissertation philosophique : Commenter cette phrase de Jean-Paul Sartre : « Elections, pièges à cons. ». Et pourtant Sartre à l’époque était un philosophe pour classe terminale.

J’avais aussi oublié qu’en 1981, il y eut une candidate qui avait un programme très intéressant mais qui ne pouvait gagner, faute d’une clientèle suffisante : c’était Marie-France Garraud, dont René-Jean Clot, un ami de mes parents, peintre et écrivain, disaient qu ‘elle avait le visage d’une femme figurant sur les fresques des villas de Pompéi. J’avais aussi oublié Brice Lalonde ou Antoine Vaechter, ces écologistes qui n’arrivaient pas à la cheville de René Dumont.

 

Fin 1994, il y avait en France une atmosphère de fin de règne. Mitterrand était sur le point de devenir le seul président de la république à avoir accompli deux septennats complets. Une fatalité historique semblait atteindre les seconds septennats et Mitterrand avait refusé cette fatalité.

Ce septennat avait été riche en évènements tant historiques que personnels. Rocard avait été un bon Premier ministre, mais Mitterrand s’était évertué à l’user. Edith Cresson ne faisait pas le poids par rapport à Rocard et ne put rester longtemps à son poste. Bérégovoy qui lui succéda n'arriva pas à gérer son ministère, préparer les élections législatives et répondre aux ignobles attaques des bousiers (ou journalistes fouille-merdes). Des élections législatives donnaient à la droite une chambre introuvable, nous entrions dans une deuxième cohabitation. Pour la gauche ce n’était pas une défaite mais une déroute et Bérégovoy en tira tragiquement les conséquences en se suicidant un 1er mai sur les bords d’un Canal à Nevers.

D’autres évènements mondiaux avaient eu lieu : en 1989, l’année du bicentenaire de la Révolution, il y eut une révolution à l’échelle mondiale. La Hongrie, la Pologne et la Tchécoslovaquie se libérèrent à la fois du communisme et de l’influence soviétique et le mur de Berlin s’effondra. Il semblait que Gorbatchev avait soulevé trop tôt le couvercle d’une cocotte-minute et qu’il avait reçu la vapeur bouillante en pleine gueule. L’Union soviétique disparut et la Yougoslavie devait sombrer dans une guerre à caractère tribal. En Afrique du Sud Mandela et De Klerk mettaient fin à l’apartheid et à Oslo, Palestiniens et Israéliens essayaient de négocier une paix. En Algérie, l’armée interrompit un processus électoral trop favorable au FIS et le pays rentrait dans ce que l’on appelle aujourd’hui la décennie noire.

Du point de vue personnel, ma maman, souffrant d’une maladie de Parkinson nous avait quitté en octobre 1990 et mon père vivait tranquillement son grand âge, malgré un cancer de la prostate et une affection rétinienne évolutive qui lui empêchait d’avoir une vision centrale. Je continuais ma vie professionnelle à Lyon. J'avais retrouvé une amie d'enfance et j'avais noué avec elle une relation qui n’a duré que quelques années.

Mitterrand, souffrant d’un cancer dont on ignorait qu’il évoluait depuis le début de son premier septennat, laissait les journaux révéler son passé vichyste et ses relations avec René Bousquet. Il ne donna pas d’explications suffisantes à cette période sombre de sa vie. Un autre jour, Paris-Match révéla l’existence d’une fille conçue avec une compagne illégitime et il y avait de quoi s’interroger : il est difficile pour un homme publique d’avoir une vie publique et une vie privée. Mitterrand avait une vie publique et deux vies privées.

Les Français attendaient tous la candidature de Jacques Delors, homme de gauche apprécié par la droite et qui avait la réputation d’être un économiste compétent. Celui-ci annonça un dimanche soir dans l’émission de télévision d’Anne Sinclair, qu’il renonçait à se présenter. Ce fut une grande déception. Il est vrai que ces chances de réussir étaient dues à la désunion de la droite où se disputaient deux anciens Premiers ministres : Chirac et Balladur. Le Pen avait gardé une grande capacité de nuisance, Le parti socialiste décida de présenter Jospin. Jospin était un homme politique sérieux, mais renvoyait dans l’inconscient collectif des Français plus une image de fils qu’une image de père. Il est vrai que si De Gaulle renvoyait une image de père, Mitterrand n’était pas tout à fait le père, mais l’oncle : nous étions tous ses neveux et nous l’appelions Tonton.

Je dois dire que si j’étais résolu à voter Jospin, j’avais plus de sympathie pour Chirac que pour Balladur. Chirac après sa longue carrière politique avait su se faire apprécier des Français. Il est vrai qu’il était comme tout homme politique très arriviste, mais il n’avait pas la froideur de Balladur. Il est assez remarquable de voir que Chirac a façonné sa personnalité en s’opposant à Mitterrand et y étant imprégné. Il en était de même pour Mitterrand vis-à-vis de De Gaulle. Chirac aborda dans sa campagne des projets de société qui séduisaient des sociologues de gauche comme Emmanuel Todd. Balladur en se présentant commettait une malhonnêteté intellectuelle, car il avait été nommé premier ministre pour rendre Chirac disponible. Il est vrai que Balladur était peut-être un meilleur économiste que Chirac.

 

Je ne pus suivre cette campagne électorale. Mon père tomba malade et je passais mon temps libre auprès de lui. En avril, mon père manifesta le désir de passer quelques jours à Evian. Je l’accompagnais et au cours de son séjour, il dut se faire hospitaliser et affaibli et ne voulant absolument pas perdre son autonomie et rentrer dans une maison de vieux, il se laissa mourir.

Pour voter au premier tour, je fis un aller-retour Evian-Aix. Le soir, je fus étonné de voir que Jospin était arrivé en tête et j’étais satisfait de l’élimination de Balladur. Quelques jours, après, mon père choisit le premier mai pour passer l’autre rive. À l’hôpital Camille Blanc d’Evian, hôpital où en 1971, j’avais été interne. Les obsèques eurent lieu à Aix quelques jours après.

Entre les deux tours, j’avais vu le traditionnel débat entre les finalistes. Je dois dire que les candidats essayèrent de ne pas êtres agressifs et le débat était franchement ennuyeux.

Le jour du second tour, j’allais après avoir voté à Cassis et dans un bistrot, on entendait un disque de circonstance :

Si j'étais Président de la République


J'écrirais mes discours en vers et en musique


Et les jours de conseil, on irait en pique-nique


On f'rait des trucs marrants

Si j'étais Président


Je recevrais la nuit le corps diplomatique


Dans une super disco à l'ambiance atomique


On se ferait la guerre à grands coups de rythmique


Rien ne serait comme avant,

Si j'étais président

Au bord des fontaines coulerait de l'orangeade


Coluche notre ministre de la rigolade

Imposeraient des manèges sur toutes les esplanades


On s'éclaterait vraiment, si j'étais président ! (1)

C’était un vaste programme.

Le soir, je n’étais pas étonné d’apprendre l’élection de Chirac. Une page se tournait et Mitterrand après avoir quitter le pouvoir ne survit pas longtemps. Dans un film récent, Michel Bouquet incarne à merveille le président agonisant. (2)

 

 

VII

 

 

En 2002, Chirac finissait son premier septennat. Chirac avait fait preuve de son incompétence en provoquant en 1997 des élections législatives anticipées après dissolution de l’assemblée. Les électeurs avaient renvoyé une chambre de gauche et nous en avions pour cinq ans de cohabitation. Chirac avait commis une grave erreur : l’arme de la dissolution ne doit pas être utilisée par le Président pour convenance personnelle. Après une telle erreur, un autre président aurait démissionné. Nous devions avoir une cohabitation de cinq ans et cette cohabitation Chirac Jospin était différente des deux cohabitations de Mitterrand qui ne duraient que le temps d’une campagne électorale.

La longueur de la cohabitation devait conduire à une connivence entre le Président et le Premier ministre et favorisait la montée de partis extrémistes comme le Front national.

Jospin, qui fut un bon Premier ministre avec un bilan positif, commit de très graves erreurs : il fit un référendum pour réduire le mandat présidentiel à cinq ans. Le chiffre sept est un nombre sacré : il y a sept jours dans la semaine et il y a sept péchés capitaux et pour des raisons irrationnelles, il importait de ne pas toucher au septennat. Pour éviter la cohabitation, il faut que les législatives suivent les présidentielles et il se pourrait qu’un jour il y ait de nouveau cohabitation si les élections présidentielles n’influencent pas les législatives. De plus, les électeurs se trouvent frustrés d’une campagne électorale pour des législatives, l’assemblée se trouve par la suite réduite en chambre d’enregistrement. La deuxième erreur de Jospin fut d’inverser le calendrier des élections. Les élections législatives devaient précéder les présidentielles. Jospin ne put donc présenter le bilan de son action de premier ministre.

 

La France avait été secouée par les attentats du 11 septembre à New York et venait d’adopter l’Euro. Ce n’est qu’en février 2002 que les candidats se déclarèrent. Jospin ne semblait prêt à devenir président : sa campagne était sans dynamisme et se laissait aller à des lapsus ou à dire des choses à des journalistes sans se douter que les conversations étaient enregistrées et c’est ainsi qu’il parla de la sénilité de Chirac. De plus Chevènement, sortant d’un grave accident de santé, se présenta aux présidentielles et séduit un grand nombre d’électeurs de gauche mécontents de Jospin. De plus, une autre candidate de gauche surgit : Christiane Taubira. Le PS pensa à tort qu’elle pouvait ramener à Jospin un grand nombre de voies des DOM-TOM pour le second tour.

 

Courant avril, je finis par réunir les documents pour avoir un visa pour l’Algérie. Je partis faire un séjour de huit jours dans mon pays natal. Je n’avais pu y aller pendant la décennie noire et j’ai tenu à y retourner dès que la situation se stabilisait. J’ai été très bien reçu par mes amis, je suis retourné à Tipasa après dix-huit ans d’absence et j’ai revu la stèle (3). Les Algériens sortaient d’un long cauchemar et avaient repris leurs joies de vivre. Ce n’est plus le cas aujourd’hui où beaucoup d’Algériens ne rêvent que de quitter leurs pays et où l’on croise de nombreux visages tristes. Je rentrais en France peu de jours avant le premier tour : Le Pen faisait des déclarations qui indiquaient qu’il comptait bien être au second tour. Après lecture des journaux, je pris cette nouvelle au sérieux, mais en réfléchissant, je me dis que si aussi bien la gauche que la droite risquaient de voir leurs voix dispersés en raison du grand nombre de candidats, Le Pen n’arriverait pas à avoir suffisamment de voix pour le second tour en raison de la présence de la candidature de Mégret. La veille des élections, une amie me dit : « Crois-tu qu’il y ait danger de voir Le Pen au second tour et qu’il soit plus prudent de voter Jospin. » Je lui répondis : « Le Pen étant amputé par les mégrétistes, il me semble qu’il n’arrivera pas au second tour. Vote pour celle ou celui que tu veux ! » Le dimanche soir du 21 avril, après avoir voté à Aix, je pris mon train pour Lyon et vers vingt heures, j’entendis un voyageur qui répondait au téléphone : « Merde ! C’est pas vrai ! Le Pen est au second tour ! » J’entrais en conversation avec ce voyageur et nous étions tous les deux catastrophés. Arrivé chez moi, je regardais la télévision et j’avais l’impression de vivre un nouveau cauchemar. Nous en avions eu un autre le 11 septembre. J’étais décidé à voter Chirac au second tour et sans aucun état d’âme. C’est le principe des élections démocratiques ; on choisit au premier tour, on élimine au second tour.

Jospin fit encore une autre connerie. Il annonça en direct son retrait de la vie politique, comme si un candidat était un homme seul et qu’il pouvait prendre une décision sans en informer son équipe de campagne. Il n’était donc pas disposé à accomplir une charge aussi lourde que celle de la présidence de la république.

 

Entre les deux tours, je me rendais le 1er mai à la manifestation de la Place Belcourt, à Lyon. Le cortège devait traverser le Rhône, passait devant la Préfecture, retraversait le Rhône et retournait place Belcourt. J’attendais sur la place pour prendre place au cortège après le départ des délégations officielles. J’ai attendu deux heures et je vis arriver la tête du cortège. Le serpent s’était mordu la queue.

 

Le 5 mai, Chirac gagna le second tour en ayant une élection digne d’un homme politique soviétique.

 

 

Jean-Pierre Bénisti

 

 

1. Chanson de Gérard Lenorman

 

2. Le promeneur du Champs de Mars. Film de Robert Guediguian (2005)

 

  1. http://www.aurelia-myrtho.com/article-il-y-a-cinquante-ans-suite-72698188.html

 

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