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5 avril 2018 4 05 /04 /avril /2018 08:57

         Je regagnais Grenoble début octobre. Je prenais possession d’une chambre à la cité universitaire du  Rabot, située sur la colline.

     Je retrouvais des camarades qui me proposèrent de travailler à l’hôpital  en remplaçant un externe et j’ai ainsi effectué mon premier travail médical rémunéré dans le service de gastro-entérologie de l’hôpital de la Tronche. Les cours ont repris début novembre dans une faculté toute neuve au Domaine de la Merci à la Tronche, près de l’hôpital. Cette dénomination de Merci paraissait étrange.

         La société française évoluait. Si les couples français pratiquaient tant bien que mal la contraception, car les familles très nombreuses étaient rares, la contraception était un sujet tabou et n’était pas enseignée à la faculté de médecine. Les journaux nous informaient qu’une nouvelle méthode contraceptive voyait le jour : c’était la pilule contraceptive déjà utilisée aux Etats-Unis. Un député de la Loire, Lucien Neuwirth, 1 qui s’était illustré à Alger pour avoir faciliter le retour au pouvoir du Général De Gaulle en 1958, fit voter une loi autorisant les pratiques contraceptives. Cette loi s’appelle la Loi Neuwirth.

         Les cités universitaires n’étaient pas mixtes et les visites dans les chambres n’étaient pas autorisées. J’avais une fois, bravé cet interdit en prêtant à une fille en pantalon qui me rendait visite, ma pipe et ma casquette de façon à ce que le personnel de la cité ne la remarquât  point. Les étudiants et les étudiantes en avaient assez de cette situation ou, non seulement ils ne satisfaisaient pas leurs besoins naturels, mais surtout ils n’en avaient même pas la possibilité et comme je l’ai toujours pensé : la possibilité de l’acte est plus importante que l’acte lui-même. Aussi, les étudiants envisagèrent de passer à l’action et ils décidèrent un week-end de se faire inviter par leurs copines.  Ils occupèrent donc les chambres des étudiantes, qui les accueillirent avec joie. La direction des CROUS (Centre Régional des Œuvres Universitaires) n’essaya pas de freiner cette action. Les étudiants avaient gagné et les visites dans les chambres de cité furent enfin autorisées. Si les étudiants et les étudiantes pouvaient se recevoir librement, ils n’étaient pas, pour autant, autorisés à héberger dans leur  chambre des  copains ou des copines, la chambre étant conçue pour une seule personne, souvent très petite avec des lits à une seule place. Ce mouvement dans les cités universitaires préfigurait la contestation étudiante de mai 68.

 

              La vie politique était assez agitée, surtout au niveau de la situation internationale. Au cours de cet automne, une nouvelle arrivait d’Amérique du Sud : Che Guevara2 était tué dans un maquis et Régis Debray3 était en prison en Bolivie. La guerre du Viet Nam intéressait beaucoup les intellectuels et les étudiants de gauche. Je ne m’y suis pas beaucoup intéressé, vu la complexité du conflit. J’avais été voir une pièce de théâtre d’Armand Gatti4 : V comme Viet Nam qui ne m’avait pas vraiment convaincu. Le Général faisait des déclarations fracassantes. En juillet, il avait lancé à Montréal un : Vive le Québec libre. Cette déclaration avait été très critiquée, y compris au sein de la majorité gaulliste. Je dois dire que je l’ai approuvée car, c’était une façon de témoigner notre solidarité avec nos cousins d’outre-Atlantique qui parle notre langue au sein d’un continent à majorité anglophone. Sur le conflit du Proche-Orient, le Général avait eu après la guerre des six jours de juin 1967, une position courageuse et constructive mais qui paraissait déséquilibrée. Par contre, je n’ai pas du tout apprécié sa déclaration sur «  le peuple juif, sur de lui-même et dominateur. » Même, si cette déclaration n’est pas, sensu strictu, antisémite, elle n’est pas acceptable de la part d’un chef d’état. Raymond Aron qui était pourtant gaulliste a avoué avoir été irrité par une telle déclaration5 (Voir Article de Jean Daniel)

        À Noël, je retournais à Alger. Je retrouvais mes amis : les Léonardon, l’éditeur Edmond Charlot6 qui était depuis peu attaché culturel  et le Professeur Séror, un chirurgien réputé. Le réveillon du nouvel an s’est passé chez Poncet et ce fut un réveillon inoubliable. Je retournais à Grenoble début janvier. Grenoble était en plein préparatif des Jeux Olympiques.

       L’architecte Émery7, qui, à cette époque était urbaniste-conseiller pour la ville de Grenoble,  m’invita dans une Crêperie avec mes jeunes amis  et nous présenta un monsieur qui ne se prétendait non pas  architecte mais ferrailleur. C’était Jean Prouvé8 célèbre spécialiste des constructions métalliques, un « ferrailleur de génie » dont j’ai pu apprécier plus tard, ses œuvres comme la buvette d’Évian qu’il a réalisée avec Novarina.

Des manifestations culturelles eurent lieu à Grenoble avant l’ouverture des jeux, Les fortifications de la Bastille avec leurs casemates, qui se trouvent sur la colline du Rabot, furent aménagées. Dans le monastère désaffecté de Sainte-Marie d’en Haut, un musée ethnographique dauphinois fut installé. De la fenêtre de ma chambre, j’apercevais à la périphérie de la ville un bâtiment en forme de bateau, c’était la Maison de la Culture.

Des sculptures monumentales furent installées dans différents lieux de la ville : Calder devant la nouvelle gare, Hadju dans l’atrium de l’Hôtel de ville, Marta Pan et Lardera devant la  Maison de la Culture.

       Cette Maison de la Culture a été inaugurée par Malraux début février, la veille des Jeux olympiques. Je n’étais pas invité, j’y suis allé malgré tout et je suis rentré dans ce lieu en me faufilant. J’ai entendu le discours de Malraux. C’était  un élève de « Corbu » et ami de Miquel, André Wogenski9, qui était l’architecte de cette maison.  Je rencontrais Jean Rodien, un comédien qui avait monté en 1961  lors de l’inauguration du centre culturel Albert Camus d’ Orléansville10 Meurtre dans la cathédrale et qui était un des acteurs de la troupe théâtrale de Grenoble : la Comédie des Alpes . Je l’ai vu d’ailleurs dans En attendant Godot quelques jours après l’inauguration de cette maison.  Je pensais à la parenté d’esprit de cette maison de la culture de Grenoble avec le Centre Camus d’Orléansville de Miquel et Simounet.   Dans le hall, il y avait une exposition consacrée à Le Corbusier avec les photographies de Claudius-Petit11, que je connaissais déjà. Je rencontrais Émery qui me conduisit après l’inauguration de la Maison de la Culture à la nouvelle maison des Jeunes et de la Culture (MJC) du Village Olympique. J’ai su que les MJC et les Maisons de la Culture (MC) sont d’une organisation différente et dépendent de ministères différents : la culture pour les MC et la jeunesse et sport pour les MJC. La cour de cette MJC était ornée par une sculpture de Nicole Algan12 cette sculptrice que nous avions connue à Alger et qui était aussi une amie de Camus.  Je devins un spectateur assidu de la Maison de Culture et par la suite j’ai habité de  1974 à 76 le quartier de la Villeneuve, bâti sur le terrain où fut inauguré les J.0 non loin de la Maison de la Culture et du Village Olympique.

         L’inauguration des JO eut lieu quelques jours après l’ouverture de la Maison de la Culture sur un terrain voisin. J’avais retenu une place à  25 francs. Un étudiant, que je connaissais et qui était chargé du contrôle des entrées, me dit : «  Tu as bien une place à 50 francs » et il me plaça dans la travée des places à 50 francs et je fus bien placé pour voir la parade.

      Se trouver à Grenoble pour les J.O et ne pas assister à une épreuve sportive est pour le moins paradoxale. Je n’ai jamais été attiré par le sport. Ce n’est pas très honorable. J’ai donc été surtout aux spectacles de théâtre et de danse, donné pendant cette période. J’ai invité Émery  aux Ballets de Béjart qui donnait Ni fleurs, ni couronnes, un ballet très dépouillé sur une chorégraphie de Marius Petitpas et un autre ballet sur une musique de Pierre Henry. J’ai été aussi à un concert d’Olivier Messiaen où il dirigea ces dernières compositions : Oiseaux exotiques  avec sa femme, qui avait d’ailleurs un nom d’oiseau Yvonne Loriod  au piano et Et expecto ressurectionem mortuorum. Le concert était précédé d’une conférence de Messiaen : il nous expliqua comment il étudiait le chant des oiseaux en notant les notes émises par leurs chants comme lorsque l’on se livre à l’exercice de la dictée musicale. Il parla aussi de la synesthésie16, pathologie nerveuse où le sujet associe une vision d’image  à un son. Un de ses amis atteints de cette pathologie lui avait décrit les symptômes qu’il ressentait et Messiaen à partir de là a essayé d’établir des correspondances entre sons et couleurs.

      Émery, restant exceptionnellement un dimanche à Grenoble, m’invita à faire une promenade en Chartreuse et en Vercors. Nous avons été visité le Palais idéal du Facteur Cheval à Hauterives. Je ne connaissais pas cette œuvre et je ne connaissais pas non plus le concept d’Art Brut. Depuis, j’ai vu le musée d’Art brut de Lausanne et je suis très sensible à cette forme d’art. Je suis retourné depuis souvent à Hauterives et j’y ai conduit mes parents et des amis.

        Au cours de cet hiver 68, j’ai eu l’occasion d’aller entendre Barbara. Je la connaissais seulement pour avoir entendu quelques chansons chez des amis et je dois dire que j’y ai été conquis. La chanson Quand reviendra-tu ? est devenue, pour moi, une de mes chansons fétiches. Cette chanson m’évoque à la fois : une copine connue à Avignon qui la chantait très bien,  mon amie d’enfance Annie  et mon camarade Gérard Kaboto.  Une autre chanson très importante est le Mal de vivre. Cette chanson traduit la possibilité du passage de la tristesse à la joie. Elle peut nous guérir de nos déprimes passagères. Il y a quelque chose à dire à propos des chansons de Barbara, c’est qu’elles sont toujours en noir et blanc, jamais en couleur. Si Brassens nous conte des histoires, Barbara ne raconte rien, elle ne traduit que des sentiments. Chaque fois que j’en ai eu l’occasion, j’ai été entendre Barbara. Un soir de juillet 90, j’avais prévu de la voir au théâtre romain de Fourvière et je ne sais pourquoi je me suis trompé de date, je pensais que le spectacle avait lieu un jeudi, alors qu’il avait lieu la veille : le mercredi.  Je n’ai pas encore trouvé les raisons inconscientes de cet acte manqué.

         Une affaire importante interpellait les cinéphiles. Henri Langlois, le directeur de la Cinématique française était écarté de la direction de l’organisme qu’il avait lui-même fondé avec Georges Franju. Les cinéastes comme Godard, Truffaut, Astruc et même Dreyer, le grand cinéaste danois qui mourut peu après, s’insurgèrent et Malraux a fait peu après cette contestation, marche arrière. J’ai assisté à une réunion dans un cinéma de Grenoble avec Claude Chabrol et Michel Simon qui ont essayé d’expliquer l’enjeu d’une affaire, qui, rétrospectivement préfigurait Mai 68.

      À la cité du Rabot, je m’étais lié avec des étudiants cinéphiles qui discutaient beaucoup au cours des repas, des derniers films : Jean-Claude Kerou, Jean-Pierre Pagliano13 et sa femme Paule. Pagliano avait rendez-vous avec Franju14 qui tournait un court-métrage à la Maison de la Culture. Il me demanda de venir avec lui pour photographier le cinéaste. Nous avons donc passé une soirée ensemble à discuter avec Franju dont le discours était souvent entrecoupé de jurons. Cette rencontre a fait l’objet de récit notamment de mon ami Pagliano.  C’est  en voyant la sculpture de Marta Pan15 composée de deux parties qui s’enchevêtrent que Franju lança sa formule en nous disant : « C’est l’art de faire d’une pierre deux couilles. »

 

        J’ai vu aussi à la Maison de la Culture, Arlequin, valet des deux maîtres, joué par le Piccolo Teatro de Milano de Giorgio Strehler. C’était un spectacle magnifique et j’ai eu l’occasion de le revoir par la suite. Les acteurs du Piccolo firent aussi une conférence pour nous expliquer leurs méthodes de travail : technique de mimes, masques, improvisations inspirées de la Commedia dell Arte.

         Début avril, je partais pour Alger en prenant l’avion à Bron. Je fis le voyage avec un camarade de fac Jean M, qui allait voir sa sœur mariée à un ingénieur algérien, que mes parents connaissaient. Ce séjour à Alger du Printemps 68 fut un séjour très fructueux.

Un soir, alors que nous étions avec Poncet et mes parents dans la boutique du Minotaure, tenue par Marie-Cécile Vène, la compagne de Charlot, nous avons vu Sénac17

qui nous fit part de son projet de voyage en France pour y rencontrer différents amis dont René Char. Il nous apprit qu’il n’avait qu’une vieille carte d’identité française. Mon père s'étonna qu'il n'ait pas encore la nationalité algérienne. Il nous a expliqué pourquoi il ne l’avait pas encore obtenu et  qu’il voyagerait vraisemblablement avec un passeport diplomatique.

 

                                                                                 Jean-Pierre Bénisti

   

                                                   

 

  1. Lucien Neuwirth (1924-2013) a participé à Alger au putsch du 13 mai 1958 amenant le Général de Gaulle au pouvoir. Député de la Loire, il est l’auteur de la loi sur la contraception de 1967.
  2. Charles Poncet (1909-1995) faisait parie du groupe des amis de Camus que fréquentait Louis Bénisti. A été acteur au théâtre de l’Équipe et a contribué à l’Appel pour une Trêve civile du 22 janvier 1956
  3. Ernesto Che Guevarra (1928-1967)  est décédé en un maquis en Bolivie le 9 octobre 1967. Régis Debray est capturé en Bolivie en avril 1967. Il restera en prison jusqu’en 1971
  4. Armand Gatti (1924-2017) dramaturge et cinéaste, il a travaillé au TNP de Jean Vilar et a réalisé le film l’Enclos
  5. Voir : Jean Daniel : Aron, Lévi-Strauss, Camus, Nouvel Obs, 5 janvier 2011
  6. Louis et Solange Bénisti faisaient partie d’un groupe d’amis algérois d’opinion libérale et même souvent communiste, tous plus ou moins ayant fréquenté Camus. Il y avait dans ce groupe Charles Poncet, la famille Degueurce-Léonardon, l’éditeur Edmond Charlot, Joseph Séror, Professeur de Chirurgie, Jean et Mireille de Maisonseul.
  7. Pierre-André Emery (1903-1982) Architecte originaire de Lausanne. A travaillé avec Le Corbusier. S’est joint au théâtre de L’Équipe de Camus et y a exécuté des décors  avec Louis Miquel, lui aussi architecte. A ouvert une agence d’architecture à Alger avec Louis Miquel (1913-1987)
  8. Jean Prouvé (1901-1984) a réalisé des meubles et des architectures en constructions métalliques comme Alpexpo à Grenoble ou la buvette d’Évian.
  9. André Wogenski (1916-2004) architecte collaborateur de Le Corbusier
  10. Centre Culturel Albert Camus d’Orléansville (Chlef aujourd’hui) : Centre Culturel bâti parles architectes Louis Miquel et Roland Simounet, inauguré le 4 avril 1961.
  11. Eugène Claudius-Petit (1907-1989) ébéniste puis architecte, résistant (Claudius est son nom de résistant) puis ministre de la Reconstruction. Il contribua à la construction de la Cité radieuse de Marseille par Le Corbusier. Il a été longtemps maire de Firminy (Loire). C’est au cours de l’installation du Gouvernement provisoire de la République française à Alger en 1943, qu’il a fait la connaissance des architectes Miquel et Émery.
  12. Nicole Algan (1925-1986) sculptrice. Elle a été le dernier amour du peintre Dérain avec qui, elle a eu un fils. Amie d’Albert Camus, qui fait référence à elle dans ses Carnets II (p.319-320) et III (p.123 et 124). Elle enseigna la sculpture en Algérie au sein des Mouvements de jeunesse et d’éducation populaire de 1957 à 1962
  13. Synesthésie : trouble de la perception d’une sensation au cours de laquelle on perçoit deux sensations à partir d’un même stimulus
  14. Jean-Pierre Pagliano devint professeur de français et historien du cinéma. Il a écrit avec Claude Duneton : Antimanuel de français. Seuil, Paris 1978.
  15. Georges Franju (1912-1987) cinéaste fondateur avec Henri Langlois de la Cinémathèque française. La rencontre de Franju à Grenoble a été relaté par Jean-Pierre Pagliano dans  Entretiens avec Georges Franju p146-150 in Le mystère Franju, dirigé par Frank Lafond. CinémAction Éditions Charles Cortet, 14110 Condé-sur-Noiseau. 2011. JP Bénisti fait aussi référence à cette rencontre dans son Blog  l’art de faire d’une pierre deux couilles.
  16. Marta Pan : sculptrice d’origine hongroise (1923-2008) Épouse d’André Wogenski. Elle collabora aux ballets de Béjart et fit une sculpture monumentale au Musée Kroller-Muller de Otterlo. Voir Blog JPB l’art de faire d’une pierre deux couilles.
  17. Sénac : cette rencontre avec Sénac est relatée par Jean-Pierre Bénisti dans Souvenirs autour de Jean Sénac. Algérie Littérature Action n°133-136, Spécial Sénac p.103-121

 

Grenoble Hiver 1968 (Photos JPB)
Grenoble Hiver 1968 (Photos JPB)

Grenoble Hiver 1968 (Photos JPB)

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