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12 avril 2018 4 12 /04 /avril /2018 06:54

       

      Je regagnais Vichy. Après avoir raconté mes aventures, je me suis mis au travail. Il n’y avait pas grand-chose d’autres à faire.

     Après ce séjour à Vichy, nous sommes partis pour Saint Agrève. À la pension la Roseraie, où nous logions, il y avait une clientèle très diverse composée de pensionnaires avec lesquels nous n’échangions pas beaucoup. Cependant, il y avait quelques intellectuels protestants qui, nous sachant en Algérie, prirent contact avec nous pour discuter de la situation du nouvel état. Une dame distinguée, Madame Fleury et un banquier nîmois, vinrent nous parler de leur travail auprès d’une organisation protestante : le Réarmement moral1, organisation qui avait été à l’origine de rencontres entre hommes de bonne volonté permettant de résoudre certains conflits. Nous sachant en Algérie, ils saluèrent notre courage, mais se montrèrent pessimistes sur l’avenir du pays, car ils craignaient un conflit généralisé entre l’Europe et le monde arabe. Une autre personne Madame Monique Chaurand, qui était professeur d’éducation musicale et organiste, nous fit part de son travail au sein de la CIMADE. Lorsque mes parents quittèrent l’Algérie, Madame Fleury dit à son ami le Pasteur Roland de Pury2, qui était installé à Aix de rendre visite à mes parents pour essayer de les aider. Ils ont reçu Monsieur de Pury, sans savoir que ce pasteur s’était illustré dans le sauvetage des enfants juifs de Lyon et qu’il avait été considéré comme Juste.

      Une nouvelle importante vint troubler nos vacances : l’armée soviétique était rentrée à Prague et avait déposé Alexandre Dubcek. Cette nouvelle nous attrista : Nous espérions que le Printemps de Prague porterait ses fruits et nous pensions que l’Union Soviétique se libéralisait. Tout s’effondrait, nous avions peur d’un nouveau Budapest. Un seul point positif : Waldeck Rochet, secrétaire du PC, condamna sans équivoque l’intervention soviétique. C’était un homme politique responsable. Marchais, plus tard, soutint bêtement Brejnev envoyant ses troupes en Afghanistan. Malgré la position du PCF, nous pouvons dire que pour les intellectuels de gauche, le communisme avait vécu et ne constituait plus un modèle de régime crédible.

Après ce séjour à Saint Agrève où j’avais pu me consacrer à la préparation de mon examen, mes parents m’ont accompagné à Grenoble et après m’avoir laissé au Rabot, ils regagnaient Marseille, puis Alger.

Je passais mon examen le 2 septembre, j’ai attendu une dizaine de jours mes résultats. Comme ils étaient positifs, je suis rentré tout de suite à Alger, en allant prendre l’avion à Bron. J’ai traversé Lyon en autobus et notamment le quartier de Monplaisir avec le monument des frères Lumière et le nouveau théâtre du 8èmearrondissement. J’habite depuis 1976 ce quartier. 

 

      Ce séjour à Alger de septembre à novembre 68 fut le dernier long séjour que je fis dans ce lieu. Les séjours suivants furent plus brefs. Je m’étais réinstallé avenue Durando, et je vivais un certain temps à l’algérienne. J’ai rangé mes affaires et j’ai retrouvé mes vieux cahiers du lycée. J’ai même essayé de refaire des problèmes de mathématique.

            Mon camarade Belkacem m’a permis de fréquenter les hôpitaux d’Alger. Cependant, il n’était pas un excellent pédagogue. Il m’a fait suivre des visites à la Maternité d’abord et en neurologie ensuite, où j’ai pu assister aux visites d’un professeur lyonnais qui venait d’arriver à Alger : le Professeur Charles Bourrat.

            Nous avons repris nos dimanches à la plage avec nos amis. Le Professeur Séror et le Professeur Mentouri, à l’époque maire d’Alger, se joignaient à notre groupe d’amis. Il y avait aussi Jean Oliviéri, mon ancien professeur de lettres et son ami Baudier. Nous allions à Tipasa ou au Figuier.  La saison des bains de mer durera jusqu’à fin octobre. Mon père et le Professeur Séror, ne se baignaient pas beaucoup, ils passaient leur temps à admirer les petites filles qui nageaient très bien. « C’est les plus belles choses que nous voyons, lors de ces journées » disaient Séror. Comme beaucoup de peintres comme Renoir ou Bonnard, mon père a toujours été attiré par les baigneuses.

            Un soir à Tipasa, mon père rencontra sur la plage, le vice ambassadeur de France : Monsieur Stéphane Hessel3.Hessel dit à mon père que de temps en temps les Algériens et les Français se faisaient des petites vacheries et qu’il ne fallait pas y attacher une grande importance. Nous connaissions mal l’histoire de ce diplomate. Mireille de Maisonseul nous la raconta, car elle avait rencontré la mère de Hessel, de passage à Alger, qui lui avait avoué être l’héroïne de Jules et Jim. En effet, mariée à l’écrivain berlinois Franz Hessel, elle devint la maîtresse de l’ami intime de son mari : l’écrivain Henri-Pierre Roché et il y eut à un certain moment un ménage à trois qu’Henri-Pierre Roché raconta dans un roman autobiographique Jules et Jim. François Truffaut adapta ce film au cinéma.

            Au théâtre, une troupe française jouait une pièce d’Armand Gatti (la Cigogne) avec Catherine Sellers4.Armand Gatti est un auteur prolifique et intéressant. Je ne me souviens plus de la pièce, je me souviens de ce que me dit mon père à la sortie de la représentation : «  Lorsqu’on représente sur scène un homme qui en torture un autre, automatiquement le spectateur s’identifie avec celui qui souffre. Ce n’est pas très honnête intellectuellement de se servir de ce procédé pour justifier un combat. » Mon père soulevait l’un des grands sujets actuels : la puissance des images.

            À la cinémathèque, je pouvais revoir des films comme la Notte, que j’aimais particulièrement. Au centre culturel français, il y avait des expositions notamment une exposition Baya et une exposition de peintures d’Hermine Chastenet-Cros, préfacée par Jean Pélégri. Hermine Chastenet-Cros était l’épouse de Vitalis Cros5, un préfet qui en 62 joua un rôle très important à Alger et à Rocher-Noir. Il avait conduit à Alger des négociations importantes, à la fin de la guerre d’Algérie. Il avait mené la lutte contre l’OAS et avait acquis la réputation d’être le premier barbouze de France. 

Hermine avait édité le texte de Le Corbusier Poésie sur Algeret des petits opuscules confidentiels de Sénac et Bourboune illustrés par Khadda et Maisonseul. 

            Au centre culturel français, après mon départ d’Alger, mes parents assistèrent à une conférence de Jean Négroni6sur Lorca. Mon père eut beaucoup de plaisir à retrouver son vieux camarade du théâtre de l’Equipe. Peu de temps avant la disparition de mon père en 1995, Négroni, de passage à Aix, rendit visite à mon père, alors qu’il était hospitalisé. Mon père tomba dans les bras de son ami et cette rencontre lui permit de reprendre  courage.

      Mexico a été le théâtre d’évènements sanglants, où à la veille des jeux olympiques une révolte étudiante était réprimée de façon sanglante. Cette année 68 aura été riche en évènements : révolte étudiante en Allemagne, en France et Printemps de Prague réprimé par les Soviétiques, enfin révolte étudiante à Mexico. Les psychanalystes pourraient travailler avec les historiens pour tenter d’avoir une explication de ces révoltes contagieuses 

 

 

 

       Le 1ernovembre approchait. Le Professeur Séror, le Docteur Albou et Tahar le cuisinier des Séror nous proposèrent de passer un petit séjour en Kabylie. Nous sommes partis à Michelet (Aïn el Hammam). Nous avons traversé les montagnes kabyles. L’hôtel était rudimentaire. 

            L’atmosphère algérienne s’était améliorée. Une convention fiscale signée entre l’Algérie et la France permettait aux Français d’Algérie de quitter le pays sans avoir à prouver aux autorités, d’être en règle avec le fisc. Ma mère abandonna pour un temps son projet de quitter le pays. Elle regrettait toutefois les départs des amis : Poncet, prenant sa retraite partit début octobre à Nice et le Professeur Séror partit à Strasbourg, fin novembre. Mes parents me racontèrent ce départ : le Professeur Mentouri7, qui était l’élève de Séror organisa ce départ comme le départ d’une haute personnalité. Tous les amis et élèves du professeur  l’accompagnèrent à l’aéroport et ils furent autorisés à aller tous ensemble au pied de l’avion, comme s’il s’agissait d’un chef d’état.

            Dans les hôpitaux d’Algérie, le nombre de médecins algériens était insuffisant pour faire face aux besoins. Il y avait encore quelques médecins pieds-noirs et quelques jeunes médecins français qui faisaient leurs services militaires dans la coopération. Il y avait aussi des médecins soviétiques qui ne parlaient ni arabe ni français et qui n’auraient pas été très compétents. À côté de ces coopérants, arrivèrent un certain nombre de médecins ne pouvant pas exercer leur métier dans leurs pays, pour des raisons politiques : c’est ainsi que l’on eut des médecins angolais comme le Docteur d’Almeida, qui était spécialiste des maladies infectieuses et des médecins portugais, en délicatesse avec Salazar, comme le Docteur Amilcar Castanhina8, qui était neurologue et sa femme, qui était gynécologue.

            Le Dr Castanhina avait ses enfants au lycée Victor Hugo et avait rencontré mon père, en tant que parent d’élève. Il apprit que je faisais des études à Grenoble et demanda à me rencontrer pour me confier son fils, qui s’apprêtait à partir à Grenoble faire ses études de médecine. Le jeune Fernando Castanhina prit contact avec moi. Mes parents l’ont invité à déjeuner et je comptais en faire un ami et à travers ce nouvel ami connaître les Portugais, peuple que je connaissais mal. Après avoir longtemps perdu de vue Fernando, je l’ai retrouvé à mon retour d’Évian et j’ai essayé de le relancer au moment de la révolution des œillets. Je  l’ai de nouveau perdu de vue.

            Le dernier jour de novembre passé à Alger était un samedi très festif. Des voisins nous avaient invités à la circoncision d’un de leurs fils. Nous avons assisté au début de la cérémonie, les hommes étaient réunis autour de l’enfant qui a d’abord eu droit à une coupe de cheveux. Je n’ai pas assisté à la circoncision proprement dite, car nous étions invités à une autre soirée : une soirée costumée chez les Morali. Je ne me souviens plus si je me suis déguisé, peut-être ai-je mis une coiffe de maharaja, que mon père avait confectionnée. Ce qui était caractéristique c’est la façon dont les invités avaient dévoilé leur caractère par la nature de leurs déguisements. Dalila, qui était étudiante en psychologie s’était déguisée en magicienne diseuse de bonne aventure. Denise, obsédée par l’Amérique, s’était déguisée en agent secret. Jacques, danseur que l’on soupçonnait d’être homosexuel s’était déguisé en vamp. Un autre qui ne brillait pas pour son intelligence, s’était déguisé en mexicain, un comble pour un mec si con !  

 

 

 

             Je rentrais à Grenoble vers la mi-novembre. J’ai repris mes cours. Les professeurs étaient plus aimables et essayaient de ménager après leurs cours des temps de discussions. Les étudiants étaient tristes d’avoir participé à une tentative de révolution sans lendemain.  Les étudiants en médecine avaient au moins gagner l’obligation d’avoir des stages hospitaliers rémunérés.

            L’année 68 était sur le point de se terminer. C’était une année riche en évènements pas seulement en France. En Allemagne et en Italie, les contestations furent  moins importantes qu’en France. Peut-être, les mouvements contestataires en France, permirent à  ce pays de ne pas avoir eu des mouvements terroristes importants comme la bande à Baader en Allemagne ou les Brigades rouges en Italie, qui empoisonnèrent nos voisins pendant la décennie 70.

            La révolution de Mai 68 n’était plus qu’un souvenir. Chacun avait vu sa révolution en fonction du lieu où il se trouvait ou de sa façon de voir.  Au ciné-club de la cité universitaire, un de nos camarades cinéphiles nous a projeté quelques petits films tournés par des cinéastes en herbe en mai. Un petit film « érotique » qui nous montrait une femme nue trempée dans la peinture bleue comme dans les peintures d’Yves Klein qui se vaporise d’un produit d’entretien Ajax et les formes de son corps apparaissent progressivement. Un autre film nous montrait la fin de la grève de chez Wonder7où une ouvrière  ne veut pas reprendre et est au bord de la crise de nerf. Cette séquence a souvent été reprise dans les documentaires sur 1968.

 

 

            Que reste-t-il du mouvement de  mai 68. Il est difficile de faire la part de ce que le mouvement a engendré et les transformations de notre société qui coïncidaient avec la fin des années 60, mais qui n’ont été que contemporaines au mouvement de 68 : contraception, mixité dans les résidences universitaires etc. D’autres traces de 68 sont aujourd’hui perceptibles : le mouvement écologiste et les mouvements féministes ou homosexuels. D’autres idées ont fait long feu : l’autogestion, que De Gaulle avait rebaptisé participation, n’est plus qu’un souvenir. Les mœurs ont un peu changé : un  homme politique respectable peut parler à la télévision sans cravate. Le tutoiement s’est presque généralisé. Si les communautés n’ont pas survécu, les couples se forment et ignorent souvent le passage devant Monsieur le Maire.

            Les slogans soixante-huitards  reviennent souvent dans notre tête. Si le slogan « Il est interdit d’interdire » est tout à fait inapplicable car toute société repose sur un certain nombre d’interdits, il n’empêche qu’actuellement les relations entre les individus sont régies uniquement par des interdictions et des obligations. Il suffit d’entendre les appels des haut-parleurs des gares de la SNCF.  Si on est tout de même pas dans une société de type soviétique où : Ce qui n’est pas autorisé est interdit et ce qui est autorisé est obligatoire, notre société en est proche. 

            Les études universitaires se sont transformées et pas seulement dans le bon sens. Voilà qu’en médecine, les étudiants passent des examens sous forme de QCM (questions à choix multiples), ce qui réduit les connaissances scientifiques au niveau des connaissances nécessaires à la participation de jeux télévisés. On nous avait pourtant dit que savoir utiliser ses connaissances est bien plus important que leurs quantités stockées dans notre mémoire.    

 

                                               Jean-Pierre Bénisti

 

 

 

1. Réarmement moral Le Réarmement moral :Fondé dans les années 1920 par le pasteur américain Frank Bushman, le Réarmement moral (Groupes d'Oxford jusqu'en 1938) a pour objectif de changer le monde en recentrant les individus, et en premier lieu les décideurs politiques, sur des valeurs morales fondamentales. A l'initiative de membres suisses, Philippe Mottu, Erich Peyer et Robert Hahnloser, il acquit le Caux Palace, sur les hauts de Montreux, en 1946. Buchman y invita des participants de nombreux pays, dont l'Allemagne en 1947, et contribua ainsi à la réconciliation franco-allemande. Pendant la guerre froide, le mouvement se distingua notamment par son anticommunisme. Devenu Initiatives et Changement en 2001, il est toujours actif à Caux où il organise des rencontres internationales annuelles : http://www.hls-dhs-dss.ch/textes/f/F16454.php

2. Roland de Pury (1907-1979) pasteur s’étant illustré pour son action de résistance et pour le sauvetage de juifs. Reconnu comme juste parmi les nations par l’association Yad Vashem.

3. Stéphane Hessel (1917-2013) a été en fonction à Alger de 1963 à 1969

4. Catherine Sellers (1926-2O14)  actrice ayant travaillé avec Camus et Vilar

5. Vitalis Cros (1913-1999) : Haut fonctionnaire, dernier préfet de police d’Alger. A  été ensuite affecté à l’ambassade de France en Algérie. Ami de Maisonseul et de Sénac

6. Jean Négroni (1920-2006) acteur ayant joué au théâtre de l’Équipe de Camus, par la suite a travaillé au TNP de Vilar

7. Bachir Mentouri est un professeur de chirurgie d’Alger, élève et ami du professeur Joseph Séror

8. Amilcar Castanhina. Voir : Les Portugais à Algerpar Judith MANYA, actes du colloque de 2007 sur les portugais et la culture française.  http://www.msh-clermont.fr/IMG/pdf/06-MANYA_51-58_.pdf

9. Usine Wonder voir youtube https://www.youtube.com/watch?v=ht1RkTMY0h4

 

 

Paris 1968 photo JPB

Paris 1968 photo JPB

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