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9 avril 2018 1 09 /04 /avril /2018 09:13

       Les grèves s’essoufflaient La campagne électorale s’ouvrait et le grand week-end de Pentecôte, avec les départs en promenade de beaucoup de français, a porté un coup fatal à la mobilisation ouvrière. Cependant les étudiants continuaient à se réunir.

Au campus universitaire, Mendès-France vint tenir une réunion où il nous expliqua qu’il y avait en France une situation révolutionnaire, mais qu’il n’y avait pas de révolution, car il manquait au mouvement une idéologie et un programme.

        Début juin, les trains et les avions ont repris et j’ai pu regagner Alger. Pour éviter d’avoir à prendre une chambre d’hôtel à Marseille, j’ai pris un train dans la nuit. Et à l’aube, je suis descendu à Avignon, à une heure matutinale, «  a la madrugada », comme disent les espagnols. Je voulais voir le soleil se lever sur la ville. Je me suis promené autour du Palais des papes et du quartier de la Balance, ou du moins ce qu’il en restait. Un chien errant m’a vu et m’a suivi jusqu’à la gare. Au lever du jour, j’ai pris de nouveau le train pour Marseille et ensuite l’autobus pour Marignane.

       À Alger, je retrouvais mes parents, qui, ayant eu des échos de la révolution de mai, par la presse, ne semblaient pas du tout comprendre le mouvement et n’en retenaient que l’aspect bordélique. Aussi bien mes amis français d’Algérie que mes amis algériens ne semblaient pas avoir saisi le sens des évènements de 1968 et avaient tendance à considérer cette période troublée comme une crise d’adolescence. Les seules personnes qui avaient compris les choses, furent les deux Jean, de Maisonseul et Sénac. Maisonseul avait été très intéressé par l’enthousiasme des étudiants contestataires, qui sentaient la nécessité d’une révolution, mais qui ne pouvaient la faire, faute d’idéologie.

Loin de la turbulence de la France, je retrouvais une vie tranquille avenue Brahim Gharafa , ex-Durando. . Le dimanche nous allions à la plage et nous retrouvions nos amis.

       Nous allions aussi au centre culturel français (CCF), qui, sous la direction de René Gachet1avait une activité intense. Pendant l’hiver, il y avait eu des expositions de Diaz Ojeda, Khadda, Zerarti, Baya, Maisonseul dont Sénac avait préfacé les catalogues... Le CCF édita un poème de Sénac  illustré par Mustapha Akmoun,  Lettrier de Soleil

        Nous avons rencontré Diaz Ojeda2qui venait de céder  l’appartement qu’il occupait  dans un sous-sol rue Élysée Reclus à Sénac, qui était obligé de quitter son cabanon de Pointe Pescade, n’arrivant pas à payer son loyer et subissant les avanies du propriétaire.  Diaz avait exposé au CCF le paysage qu’il avait réalisé en hommage à Federico Garcia Lorca et dont mes parents avaient fait l’acquisition. Pour remercier ma mère des soins qu’elle lui avait prodigués, il lui offrit un tableau intitulé Fiesta Campestre en Andalucia. Un après-midi, ma mère fut appelée au chevet de notre ami, elle l’hospitalisa et deux mois plus tard au mois d’août, la maladie eut raison de notre ami. Ses  obsèques furent grandioses avec les drapeaux jaunes rouges et violet de la République espagnole. Sénac lui rendit un vibrant hommage radiophonique.

      Ma mère avait toujours du travail, mais supportait de moins en moins les tracasseries administratives des autorités administratives algériennes. Les actes médicaux étaient rémunérés selon des tarifs imposés par les autorités. Aucun médecin algérien n’appliquait les tarifs réglementaires. Ma mère qui était scrupuleuse à l’excès les appliquait, mais l’administration fiscale ne lui faisait aucun cadeau et l’imposait lourdement, alors que beaucoup de médecins peu scrupuleux arrivaient à payer peu d’impôts en soudoyant l’inspecteur. La corruption de fonctionnaires était courante dans ce pays. Il fallait réguler l’afflux de clientèle car les clients étaient fort nombreux, désireux de profiter d’une médecine de qualité avec des prix défiant toute concurrence. Ma mère avait tout de même obtenu d’être dispensé de son service public au sein de la médecine scolaire. Toutefois, elle n’avait pas le droit de consulter le matin dans son cabinet, où elle était sensée être dans le secteur public. À un certain moment, la clinique Durando était dirigée par un administratif qui avait été placé pour saboter une clinique du secteur privé afin de pouvoir la nationaliser. Le directeur incompétent fut remplacé par un cadre du parti FLN, compétent et très correct. Et ma mère recommençait à travailler dans cette clinique. Cependant, lassé de ses tracasseries, elle songeait à  fermer le cabinet et essayer de refaire une clientèle en France, mon père prenant sa retraite de professeurs. La situation difficile en France lui fera différer ce projet.

          Il y eut un évènement très triste au sein de la communauté des Français d’Algérie : Monsieur Cherfils, négociant en vins, qui, n’arrivant pas à payer à l’état algérien la totalité de ses impôts, tenta de quitter clandestinement l’Algérie. Il se cacha dans la calle d’un bateau au milieu des colis. Il se fit prendre, sans doute dénoncé par un indicateur. Il se suicida, par la suite. (Du moins, officiellement !) Cherfils était le frère d’un de mes camarades,  qui avait commencé ses études à Alger et qui les continuait à Marseille. Je l’ai revu en 1975, le jour de mon examen de pédiatrie à Paris.  

   D’autres affaires peu importantes détérioraient les relations des Français avec l’Algérie. Les Algériens étaient atteints d’espionnite et tout étranger pouvait être un espion en puissance. Je dois avouer que pour moi, j’ai la plus grande indulgence pour les soi-disant espions et je trouve normal qu’il y ait des espions dans la mesure où tous les pays ont leurs services d’espionnage. Il est bien évident que les espions doivent être mis hors d’état de nuire, voire être expulsé vers le pays pour qui ils travaillent, mais jamais être incarcérés. Un couple de professeurs français du lycée Victor Hugo filmait leurs enfants prés des chevaux du sculpteur Amado, qui se trouvaient devant l’ancienne caserne Pélissier. Des flics contaminés par le virus de l’espionnite interpellèrent nos amis en leurs reprochant de filmer un bâtiment militaire. Les accusés s’excusèrent en disant qu’ils ignoraient le caractère militaire du mur qui avait été filmé. La discussion s’envenima, le cameraman ouvrit sa caméra et jeta la pellicule. Les flics dirent au cameraman que le fait de jeter la pellicule était une preuve de leur culpabilité et l’emmenèrent au commissariat pour explication. Le commissaire, voyant l’excès de zèle de ses subordonnés, libéra sur le champ le couple soupçonné d’espionnage.

       Une autre fois, en revenant de la plage, des amis furent arrêtés sans motifs par des flics qui les emmenèrent au commissariat et ils subirent un interrogatoire serré et ne furent libérés après de longues heures que par le commissaire qui comprit que ses subordonnés  étaient trop zélés et qu’il n’y avait pas lieu d’ouvrir une enquête.

    Au cours d’une autre ballade, la voiture d’un de nos amis tomba en panne. Mes parents prirent dans leurs voitures les passagers de la voiture en panne. Au cours d’un contrôle, mon père fut verbalisé pour voiture surchargée. Les flics se sont excusés en prétendant que l’état algérien avait besoin d’argent. Les voitures surchargées étaient courantes en Algérie et elles étaient rarement verbalisées.

     Je retrouvais mes camarades algériens, ils venaient de finir de passer leurs examens. Ils s’en réjouissaient, alors que les étudiants en France n’avaient pu les passer. Ils n’avaient pas compris le mouvement étudiant en France. Cela est compréhensible : les Algériens sortaient d’une révolution  et n’avaient pas l’intention d’en faire une autre. Ils étaient loin de la société de consommation, car en Algérie, ce n’était pas la surabondance de biens mais plutôt la pénurie.

       La plupart  des amis de mes parents ne comprenaient pas non plus la contestation estudiantine. Mon père comprenait les étudiants, mais n’admettait pas que l’on instaure une société bordélique au nom de la liberté. D’autres personnes, plutôt réactionnaires, voyaient dans ce mouvement une manipulation des communistes. L’attitude très réservée du PC et de la CGT nous montre que s’il y avait eu une manipulation des communistes, elle aurait été à l’inverse du mouvement. À ceux qui s’offusquaient d’apprendre que les étudiants faisaient l’amour sur les bancs de la Sorbonne, mon père leurs répondait : « Ce n’est pas ce qui me gène le plus. Où voulez-vous qu’ils aillent ?  Ils n’ont pas les moyens d’aller à l’hôtel. Et à leur âge, il faut bien qu’ils se satisfassent. »

 

        Lucien, frère de mon père, qui venait de s’installer comme pharmacien à Saint Mars la Jaille près de Nantes, nous écrivit une lettre racontant ses péripéties pendant les grèves. Il s’est trouvé séparé de sa femme qui a été obligée de traverser une France en grève avec une voiture qui avait juste le nécessaire en carburant. Il était naturellement très en colère contre les étudiants et les gens de gauche qui, d’après lui, soutenaient les étudiants par snobisme.

     Fin juin, je suivais les élections législatives en France. Le raz-de-marée de l’UDR montrait que les Français avaient voté de façon timorée. Ils avaient eu peur d’une révolution et rejetaient la gauche, qui n’avait pas provoqué le mouvement mais qui restait compréhensive. Ils défiaient des hommes politiques comme Mitterrand, qui avaient parlé trop vite.

        Mendès France fut battu à Grenoble de quelques voix par Jean Marcel Jeanneney, qui s’était presque excusé de son succès face à cet homme prestigieux.

 

                                               Jean-Pierre Bénisti

 

 

NOTES

 

  1. René Gachet, directeur du Centre Culturel Français d’Alger;     Voir Blog 

 http://www.aurelia-myrtho.com/2016/07/quand-rene-gachet-dirigeait-le-centre-culturel-francais-d-alger.html

  1. Angel Diaz Ojeda (1888-1968) voir : Jean Sénac Visages d’Algérie. Regards sur l’art. Documents réunis par Hamid Nacer-Khodja. Préface de Guy Dugas .Éditions Paris-Méditerranée, Paris. 2002
Le Monde 1er Juin1968

Le Monde 1er Juin1968

Diaz Ojeda : Fiesta Campestre en Andalucia

Diaz Ojeda : Fiesta Campestre en Andalucia

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7 avril 2018 6 07 /04 /avril /2018 18:15

             Dans les couloirs de la Faculté, je rencontrais Jean-Louis Séror1. Il vit que je ne semblais pas très euphorique. Il me dit : « Nous allons vers de grandes réformes. » Je lui répondis :

-Te voilà, donc réformiste, je te pensais révolutionnaire. Je trouve que pour le moment, c’est le bordel et nous ne savons pas où nous allons ;

-Tu raisonnes comme ton père, tu raisonnes comme un con. ! »

    Quand j’ai rapporté plus tard la conversation à mon père. Il me répondit qu’il n’ignorait pas qu’il était un vieux con et il ne s’est point vexé.

     Des professeurs rodaient dans les couloirs et essayaient d’établir un dialogue. Je me suis rendu compte plus tard que certains professeurs essayaient de profiter de la situation à des fins personnelles. Le Professeur Hollard2 était connu pour son engagement au sein du PSU. Plus tard, en été 1968, il rompra avec ce parti pour rejoindre le PC. Le Professeur Cabanel2, originaire d’Algérie, voulait être doyen de la Faculté et se lancer dans la politique. Des conférences étaient organisées : il y eut une conférence du Professeur De  Bernis, (Gérard Destanne de Bernis2 ) économiste reconnu, sur l’économie de la santé et sur les relations des médecins avec la sécurité sociale. Dans la salle, il y avait beaucoup de médecins installés qui n’avaient pas remis les pieds à la fac depuis la fin de leurs études. Avant la conférence, je discutais avec mes camarades, tout d’un coup un professeur vint se joindre à nous, pour participer à la discussion et  nous serra la main en se présentant : « Martin-Noël2» C’était le professeur de cardiologie, qui nous étonna par la simplicité avec laquelle il se présentait.

      La paralysie du pays avait des effets collatéraux. L’absence de train et de courrier favorisait les voyages en voiture. Un de nos camarades eut un accident grave en se rendant à Genève pour se ravitailler et avait perdu sa fiancée. En pleine assemblée générale, le président de séance nous annonçait qu’un de nos camarades venait de perdre ses deux parents dans un accident.

          Parallèlement aux assemblées, des étudiants participaient avec des professeurs à un projet de travail commun. L’un des dirigeants étudiants de la contestation vint nous exposer la proposition qu’il venait d élaborer : élection d’un CPGE (Comité  provisoire de gestion et d’étude) composé d’un tiers étudiant, un tiers professeur, un tiers assistant et qu’il fallait élire des délégués étudiants. Nous nous sommes donc réunis par amphis et nous avons procédé à des élections. Je me suis présenté, je n’ai pas été élu, mais j’ai eu la surprise de voir qu’un certain nombre de camarades, que je connaissais à peine, avaient voté pour moi.

        Ce CPGE qui avait été institué présentait un énorme défaut que les étudiants n’avaient pas remarqué. Il y avait une assemblée de trois tiers, mais les tiers comportaient un nombre égal de professeurs, assistants et  étudiants. Si les étudiants et les assistants avaient procédé à l’élection de délégués, les professeurs siégeaient en totalité et avaient forcément la majorité. Les étudiants étaient donc réduits à faire de la figuration.

    Le CPGE organisa la mise en place de commissions de travail. Les étudiants participaient à des commissions de réflexion. Il y avait les commissions restreintes avec les étudiants élus du CPGE et les commissions élargies avec les étudiants volontaires ; J’ai participé à une commission de réforme des études de médecine. Au cours de cette commission, l’un des membres, le Docteur Cordonnier2, qui était assistant nous fit part de son projet : les étudiants passeraient dans tous les services hospitaliers et auraient dans ces services à la fois un stage clinique et un enseignement. Nous avons convoqué les professeurs des différentes spécialités médicales et nous avons dressé un programme d’enseignement. Ce projet était difficilement réalisable et supposait une large autonomie universitaire. Ce travail en commission qui n’aura pas eu beaucoup d’effet, m’aura permis de connaître des médecins qui deviendront des professeurs comme Cordonnier. Le professeur d’hygiène Robert Magnin2 ,que j’ai retrouvé deux ans plus tard, me dit : « Quand je te vois, je pense à 68, toi, au moins, tu savais poser les vraies questions. »

        Notre faculté devenait un lieu familier et nous en avions pris possession. Les garçons arrivaient souvent mal vêtus et mal rasés. Les filles aussi mal vêtues, décoiffées avec des blues jeans délavés ou déchirés. Quelques-unes ne mettaient pas de soutien-gorge, laissant leurs seins bringuebalants sous leurs blouses. Les cigarettes manquaient dans les bureaux de tabacs. Le petit fumeur de pipe que j’étais à l’époque, n’en souffrait pas. Les étudiants, filles comme garçons, s’étaient mis au cigare comme pour rendre hommage à Che Guevara.  Dans notre Faculté, nous sommes malgré tout restés sages et nous n’avons pas fait l’amour sur les bancs des amphithéâtres, comme à la Sorbonne ou à Nanterre

          Pendant ce temps-là, la situation politique demeurait confuse. Le Général faisait des déclarations qui n’étaient pas de nature à apaiser : « La réforme, oui, la chienlit, non. »  Les manifestants répliquaient : « La chienlit, c’est lui. » Il émit l’idée d’un referendum de façon à reconquérir une légitimité.  Pisani, qui était gaulliste décida de ne plus le soutenir.

                    J’étais inquiet et j’imaginais mes parents aussi inquiets. L’absence de téléphone et de courriers contribuait à renforcer mon inquiétude. Les communications téléphoniques pouvant être accordées pour des raisons urgentes. Je me rendis à la poste en demandant à téléphoner pour avoir des nouvelles d’une intervention chirurgicale supposée.

La postière de Grenoble, qui me connaissait de vue, n’essaya pas de savoir si cette intervention était bien réelle. Elle se mit en relation avec le centre téléphonique de Marseille, qui pouvait nous relier à Alger. J’ai eu mon père au téléphone :

-Bonjour Papa ! Es-tu remis de ton intervention ?

-Quelle intervention ?

-Les lipomes du cuir chevelu que le Professeur Séror devait t’enlever.

- Mais, qu’est-ce que tu me racontes, on ne m’a rien enlevé du tout.

Tout d’un coup, j’entends la voix d’une opératrice qui dit : « Mensonge évident. » Et la communication fut coupée. Malgré l’absence de conversation, j’avais malgré tout réussi à donner des nouvelles. Quelques années plus tard, j’ai entendu l’ancien Président du Conseil Edgard Faure racontait à Bernard Pivot qu’au cours de la grève de l’été 19533 , alors qu’il était président du Conseil et qu’il essayait de téléphoner à sa femme, il eut  sa conversation coupée, car les conversations familiales, considérées comme non urgentes, n’étaient pas autorisées.

       À la cité universitaire du Rabot, je rencontrais le père de mon camarade M. qui rendait visite à son fils. Ce monsieur était directeur d’usine à Voiron. Il discuta un moment avec nous et se dit très inquiet de la situation, d’autant plus qu’il avait remarqué à la télévision que Pompidou semblait épuisé. Il nous dit qu’il avait tenté de négocier avec ses ouvriers grévistes. Les ouvriers refusèrent toute discussion en prétendant qu’il s’agissait d’un mouvement national et non local et que ce qu’on pouvait leurs proposer au niveau local serait sans effet sur la grève

Nous avions des échos de ce qui se passait à Paris. La Sorbonne semblait un lieu festif où il régnait une ambiance de kermesse.

Les slogans qui étaient écrits sur les murs4 arrivaient jusqu’à nous :

 

Prenez vos désirs pour des réalités

Il est interdit d’interdire

L’imagination prend le pouvoir ;

Soyez réalistes, demandez l’impossible.

La culture, c’est comme la confiture, moins on en a, plus on l’étale.

 

Tous ces slogans étaient poétiques et n’étaient pas dépourvus de générosité, mais traduisaient une absence d’idéologie dominante. Le mouvement de 68 semblait plus une révolte qu’une révolution.

          Plus tard en juillet 68, j’ai discuté avec Henri Chouvet5, un grand ami de mes parents qui, malgré sa générosité, n’appréciait pas beaucoup l’esprit de 68. Il me dit qu’il avait répliqué à ceux qui prétendaient ne pas vouloir être de la chair à canon : « Vous préférez donc être de la viande à Che ! » Et il me dit aussi : « Il y a un dicton qu’il faudrait méditer : Il faut désinventer la confiture. » Chouvet faisait allusion à un dicton de mai 68 : « La culture, c’est comme la confiture, moins on en a, plus on l’étale. »  La confiture était aussi une sublimation  de matières excrémentielles qu’il était plaisant d’évoquer devant  une menace d’anarchie.

       Un jour, nous avons appris le départ de De Gaulle et toute la France semblait inquiète. Chacun pensait à la fuite à Varennes.  Aussitôt Mitterrand fit une déclaration de candidature à une éventuelle élection présidentielle que nous étions en droit de juger prématurée. En fait, rétrospectivement, le pouvoir étant vacant, il fallait que les hommes politiques prennent leurs responsabilités.  e lendemain après-midi, alors que nous étions réunis en assemblée générale, le président de séance annonça vers quatre heures et demie  de l’après-midi, une déclaration radiodiffusée de De Gaulle : Il était donc rentré à Paris et ne pouvant avoir la télévision à sa disposition, pour cause de grève, il n’a pu avoir que la radio. Toute l’assistance écouta la Général avec attention et solennité et nous fûmes sidérés de son habileté. Il renonçait à un referendum qui aurait été un échec. (Il n’en a que différé la date, et ce sera un échec en avril 69)  Il dissolvait l’assemblée nationale en provoquant de nouvelles élections, de façon à ce que les citoyens rentrent dans un débat politique en laissant de côté les revendications sociales. Cette dissolution de l’assemblée redonnait à celle-ci, un pouvoir important et on pourra dire que la Constitution de 1958 s’est trouvé modifiée par cette épreuve. Cette initiative a été surtout l’œuvre de Pompidou et De Gaulle s’est senti humilié de devoir sa survie politique à l’intelligence de son premier ministre. Mitterrand et Mendès ont été alors qualifiés alors de politiciens au rancart.

           Emery s’apprêtait à regagner son chalet à Villars sur Ollon dans le canton de Vaud. Je lui rendis visite et avec son aide, je fis un plan de départ de Grenoble pour Alger. J’avais prévu de prendre un autobus pour Genève et de là prendre un avion pour Alger. J’avais rédigé une lettre pour mes parents, expliquant la situation et Emery devait poster la lettre de Suisse. Il  m’avait dit qu’il téléphonerait à mes parents à partir de la Suisse, mais le relais des transmissions téléphoniques étant à Marseille, il ne put atteindre Alger. Je n’ai pu partir à Alger par Genève, car l’avion que j’avais prévu était complet. Mon père s’est rendu à l’aéroport en constatant mon absence. Je suis parti seulement après la fin des grèves.

          Nous sûmes que De Gaulle avait, lors de son escapade, rendu visite à Massu, qui se trouvait à Baden Baden, pour savoir si l’armée était prête à toutes les éventualités.  Ainsi De Gaulle est arrivé au pouvoir en 1958, grâce à Massu. Dix ans plus tard, au moment où il s’apprêtait à  s’en aller, Massu était, de nouveau, à ses cotés.

 

 

                                                                                    Jean-Pierre Bénisti

 

                                                                  

 

 

 

NOTES

 

 

  1. Jean-Louis Séror et ses deux frères jumeaux Bernard et Alain, sont des amis d’enfance qui faisaient leurs études à Grenoble. Leurs parents Arlette et Georges Séror étaient des amis intimes de mes parents
  2. Daniel Hollard 1929-2011), professeur d’hématologie, Guy Cabanel (1927-2016), professeur de rhumatologie futur doyen et futur député et sénateur Républicain indépendant, Gérard Destanne de Bernis (1928-2010), professeur d’économie Daniel Cordonnier, futur professeur de néphrologie,  Robert Magnin, (1928-2013) professeur d’hygiène et maire de Corenc (38). Martin-Noël est professeur de cardiologie.
  3. Grèves de 1953. En 1953, il y eut une grève générale des fonctionnaires en plein mois d’août durant trois semaines
  4. Les murs ont la parole. Journal mural Mai 68. Citations recueillis par Julien Besançon. Tchou ; éditeur. Paris 1968
  5. Henri Chouvet (1906-1987) Sculpteur ayant travaillé à Alger. Beau-frère du Pr Joseph Séror. Voir Blog : http://www.aurelia-myrtho.com/article-le-jour-de-l-an-approche-hommage-a-henri-chouvet-95392365.html

 

 

Je me souviens de 68 : Grenoble-Alger Aller-Retour : 4.Le mouvement étudiant s'élargit

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6 avril 2018 5 06 /04 /avril /2018 09:33

Fin avril, je regagnais Grenoble par Marseille, pour un trimestre qui fut très mouvementé.

Vers le 1er mai, j’allais voir à la Maison de la Culture le Crime de Monsieur Lange de Jean Renoir, je rencontrais une collègue qui me dit que l’UNEF (Union Nationale des Étudiants de France) avait lancé un ordre de grève nationale à la suite de l’entrée de la police dans la cour de la Sorbonne. Je n’avais pas de radio et je n’étais pas au courant de cette situation. Je n’avais pas l’intention de faire grève : les étudiants en médecine étant en majorité non grévistes, les grévistes auraient été obligés de recopier les cours. Je n’en avais pas l’intention d’autant plus que nous étions à un mois des examens. J’ai donc été à la fac et il n’y avait pratiquement pas de grévistes dans notre amphi.

Par contre dans les facs de lettres et de sciences, les grévistes étaient très nombreux. Le soir après les cours, j’ai rejoint la manifestation des étudiants qui était assez importante.

J’ai reçu une lettre de mes parents qui avaient été informés des manifestations à Paris et à Nanterre et qui me recommandaient la prudence.

Dans les jours suivants, les cours continuaient, mais le mouvement dans les autres Facultés était toujours en marche. Des manifestations avaient lieu quotidiennement dans toute la France et si j’avais de la sympathie pour mes camarades étudiants contestataires, je commençais à être agacé par un mouvement qui semblait s’éterniser. J’étais même un peu honteux de mon manque d’enthousiasme, face à mes amis Séror ou aux Pagliano, avec lesquels nous discutions au Restau U. Malgré mon manque d’enthousiasme, je me suis rendu à la manifestation du 10 mai au centre de Grenoble et j’avoue avoir été assez inquiet de la longueur du parcours de cette manif et de l’absence de mot d’ordre de dispersion, la manifestation s’éteignant spontanément par fatigue. Cela témoignait d’une absence de contrôle de la part des organisateurs de la « manif. »  Le samedi 11 mai, j’appris que des barricades avaient été dressées au Quartier latin, ce qui n’était pas fait pour me rassurer. Le 13 mai, le jour du dixième anniversaire du coup d’état d’Alger à l’origine de la prise de pouvoir du Général de Gaulle, il y eut une grande manifestation d’étudiants au cri de : « Bon anniversaire, mon Général » ou « De Gaulle ! Démission ! »  Alors, à ce moment-là, j’ai commencé à ne plus être d’accord avec le mouvement. Je reconnaissais volontiers qu’il y avait un malaise chez les étudiants et qu’il était important que les autorités politiques entendissent les revendications des étudiants, Par contre je désapprouvais complètement toute tentative tendant à faire partir le pouvoir en place par l’intermédiaire de la rue. Le gouvernement  de l’époque pratiquait une politique qui pouvait nous déplaire, il n’empêche qu’il s’appuyait sur une majorité de députés démocratiquement élus et de façon régulière.

Le jeudi 16 mai, je vais suivre mes cours. Des étudiants nous annoncent en début d’après-midi qu’une assemblée générale des étudiants est prévue après les cours et qu’un ordre de grève générale serait soumis au vote. Aussitôt, l’un de nos camarades, C, qui n’approuvait pas le mouvement et qui pour des raisons qui lui étaient personnelles ne voulait pas que les examens fussent reportés en septembre, prit la parole et demanda que le vote des grèves se fasse au niveau de notre amphi de façon à ne pas suivre le mouvement général au cas où l’assemblée générale vote la grève. Les étudiants refusèrent de suivre C. et considérèrent que l’assemblée générale était la seule habilitée à décider de la grève. Je sentais une évolution au niveau des positions des étudiants. Le soir une assemblée générale des étudiants en médecine ouvrait un débat  sur les différentes revendications des étudiants La grève fut votée, les cours furent arrêtés. Une assemblée générale permanente prenait place avec comme principe le vote de la grève tous les soirs.

Le lendemain, je me suis rendu à la fac. Nous débattions et nous demandions à être entendus. Des professeurs vinrent exposer leurs points de vue : ils avaient tous des idées généreuses, mais on pouvait facilement apercevoir chez certains des arrières pensées carriéristes. Le Professeur Roger1, doyen de la faculté de médecine a annoncé sa venue. L’assemblée décida de recevoir le doyen, de se lever à son arrivée de l’écouter passivement et de ne lui poser aucune question et de se lever après qu’il ait fini de dire son message. Il vint, fit son discours essaya d’ouvrir un débat et voyant qu’il n’avait pas moyen de le faire, repartit vexé.

Le samedi 18 mai, au restaurant du Rabot, des étudiants utilisèrent le haut-parleur pour demander aux étudiants de rejoindre leurs assemblées dans leurs facs. Le directeur de la cité, jugeant intolérable l’utilisation des haut-parleurs pour des messages politiques, vint se plaindre à Bernard Favier, le président de l’association des résidents ; celui-ci  lui répondit : « C’est en effet intolérable de permettre à des étudiants grévistes d’utiliser les haut-parleurs de la cité, mais si je n’avais pas cédé à ces étudiants, vous aurez eu tout simplement les installations cassées. »

À la fac, l’assemblée continuait. Je remarquais que les étudiants qui prenaient la parole avaient des idées et voulaient ouvrir avec les enseignants un dialogue. Devant les réticences des profs, l’assemblée vota l’occupation des locaux universitaires.

Le soir du 17 mai, la Maison de la Culture recevait Kateb Yacine. Je n’avais jamais rencontré à Alger, cet écrivain considéré comme l’un des plus importants écrivains algériens. Je retrouvais là, Ghaouti Faraoun, acteur ami de Sénac, qui avait quitté Alger, qui travaillait à la Maison de la culture et qui jouait quelquefois au théâtre dans la troupe de la Comédie des Alpes. Kateb nous exposa ses conceptions du théâtre et sa position d’écrivain algérien de graphie française;  puis  s’en  prit à Sénac qui, selon lui, cédait à la facilité de bonnes formules de type « belle comme un comité de gestion ». J’ai personnellement peu apprécié cette intervention. Kateb semblait oublier qu’il avait été publié à côté de Camus, Dib et Roblès dans la revue Terrasses  créée et dirigée par Sénac.

Au sortir de la conférence, je rencontrais des étudiants qui m’apprirent que les ouvriers s’étaient joints au mouvement étudiant et que la grève devait s’étendre à l’ensemble des salariés. Je n’étais pas rassuré et je me disais que, d’une part, ce mouvement risquait de déboucher vers une situation chaotique favorable à l’instauration de régime totalitaire ou autoritaire, d’autre part le mouvement ouvrier risquait de gêner le mouvement étudiant qui passerait inévitablement en second plan.

La semaine qui a suivi, a été l’une des plus éprouvantes. La France était en grève. Il n’y avait plus de transports. Les usines étaient fermées et il y régnait un étrange silence dans la ville. Je me rendis comme d’habitude à la fac. Des petits groupes d’étudiants se formaient et des discussions avaient lieu sur des sujets divers. J’avais une certaine sympathie pour ce mouvement étudiant, je n’arrivais pas à dissimuler mes craintes : je craignais que l’extension du mouvement étudiant à l’ensemble des salariés créent une situation confuse où tout deviendrait possible : une situation bordélique faisant le lit d’un régime de type communiste ou de type autoritaire. D’autre part, quoique disent certains leaders étudiants ou ouvriers, les revendications des étudiants et des ouvriers n’étaient pas sur la même longueur d’onde, et la paralysie du pays entraînée par les grèves des trains et des services publics ont empêché la coordination entre les différentes Facultés. Je n’étais pas non plus d’accord avec les idées véhiculées par les étudiants : le maoïsme, le castrisme ou l’anarchisme. L’autogestion m’intéressait, mais je faisais beaucoup de réserves sur les comités de gestion qui avaient vu le jour à Alger.

En somme, j’étais trop vieux, car j’avais vingt-cinq ans. J’avais milité pour l’indépendance de l’Algérie et ayant été de plus en  plus déçu par les lendemains de la révolution algérienne, je n’étais pas prêt à faire la révolution en France. J’étais trop jeune aussi, car venant d’outre-mer, je voyais la France de loin et je n’avais pas encore saisi les méfaits de cette société de consommation que mes camarades contestaient.

Ceux qui étaient nés entre 1945 et 1950, n’étaient pas comme leurs parents de la génération du Front populaire, de la guerre d’Espagne et de la Résistance. Il n’était pas non plus comme leurs aînés qui avaient connu la révolution algérienne et l’anticolonialisme. Il leur fallait une raison de militer, car il se sentait frustrés des combats de leurs parents et de leurs frères aînés.

 

                                                                                  Jean-Pierre Bénisti

 

 

                                           

 

 

1. Jean Roget , professeur de pédiatrie , doyen de la Faculté de médecine de  Grenoble jusqu’en 1968, a été membre du jury de ma thèse en décembre 1972

Photo JPB 1968

Photo JPB 1968

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5 avril 2018 4 05 /04 /avril /2018 08:57

         Je regagnais Grenoble début octobre. Je prenais possession d’une chambre à la cité universitaire du  Rabot, située sur la colline.

     Je retrouvais des camarades qui me proposèrent de travailler à l’hôpital  en remplaçant un externe et j’ai ainsi effectué mon premier travail médical rémunéré dans le service de gastro-entérologie de l’hôpital de la Tronche. Les cours ont repris début novembre dans une faculté toute neuve au Domaine de la Merci à la Tronche, près de l’hôpital. Cette dénomination de Merci paraissait étrange.

         La société française évoluait. Si les couples français pratiquaient tant bien que mal la contraception, car les familles très nombreuses étaient rares, la contraception était un sujet tabou et n’était pas enseignée à la faculté de médecine. Les journaux nous informaient qu’une nouvelle méthode contraceptive voyait le jour : c’était la pilule contraceptive déjà utilisée aux Etats-Unis. Un député de la Loire, Lucien Neuwirth, 1 qui s’était illustré à Alger pour avoir faciliter le retour au pouvoir du Général De Gaulle en 1958, fit voter une loi autorisant les pratiques contraceptives. Cette loi s’appelle la Loi Neuwirth.

         Les cités universitaires n’étaient pas mixtes et les visites dans les chambres n’étaient pas autorisées. J’avais une fois, bravé cet interdit en prêtant à une fille en pantalon qui me rendait visite, ma pipe et ma casquette de façon à ce que le personnel de la cité ne la remarquât  point. Les étudiants et les étudiantes en avaient assez de cette situation ou, non seulement ils ne satisfaisaient pas leurs besoins naturels, mais surtout ils n’en avaient même pas la possibilité et comme je l’ai toujours pensé : la possibilité de l’acte est plus importante que l’acte lui-même. Aussi, les étudiants envisagèrent de passer à l’action et ils décidèrent un week-end de se faire inviter par leurs copines.  Ils occupèrent donc les chambres des étudiantes, qui les accueillirent avec joie. La direction des CROUS (Centre Régional des Œuvres Universitaires) n’essaya pas de freiner cette action. Les étudiants avaient gagné et les visites dans les chambres de cité furent enfin autorisées. Si les étudiants et les étudiantes pouvaient se recevoir librement, ils n’étaient pas, pour autant, autorisés à héberger dans leur  chambre des  copains ou des copines, la chambre étant conçue pour une seule personne, souvent très petite avec des lits à une seule place. Ce mouvement dans les cités universitaires préfigurait la contestation étudiante de mai 68.

 

              La vie politique était assez agitée, surtout au niveau de la situation internationale. Au cours de cet automne, une nouvelle arrivait d’Amérique du Sud : Che Guevara2 était tué dans un maquis et Régis Debray3 était en prison en Bolivie. La guerre du Viet Nam intéressait beaucoup les intellectuels et les étudiants de gauche. Je ne m’y suis pas beaucoup intéressé, vu la complexité du conflit. J’avais été voir une pièce de théâtre d’Armand Gatti4 : V comme Viet Nam qui ne m’avait pas vraiment convaincu. Le Général faisait des déclarations fracassantes. En juillet, il avait lancé à Montréal un : Vive le Québec libre. Cette déclaration avait été très critiquée, y compris au sein de la majorité gaulliste. Je dois dire que je l’ai approuvée car, c’était une façon de témoigner notre solidarité avec nos cousins d’outre-Atlantique qui parle notre langue au sein d’un continent à majorité anglophone. Sur le conflit du Proche-Orient, le Général avait eu après la guerre des six jours de juin 1967, une position courageuse et constructive mais qui paraissait déséquilibrée. Par contre, je n’ai pas du tout apprécié sa déclaration sur «  le peuple juif, sur de lui-même et dominateur. » Même, si cette déclaration n’est pas, sensu strictu, antisémite, elle n’est pas acceptable de la part d’un chef d’état. Raymond Aron qui était pourtant gaulliste a avoué avoir été irrité par une telle déclaration5 (Voir Article de Jean Daniel)

        À Noël, je retournais à Alger. Je retrouvais mes amis : les Léonardon, l’éditeur Edmond Charlot6 qui était depuis peu attaché culturel  et le Professeur Séror, un chirurgien réputé. Le réveillon du nouvel an s’est passé chez Poncet et ce fut un réveillon inoubliable. Je retournais à Grenoble début janvier. Grenoble était en plein préparatif des Jeux Olympiques.

       L’architecte Émery7, qui, à cette époque était urbaniste-conseiller pour la ville de Grenoble,  m’invita dans une Crêperie avec mes jeunes amis  et nous présenta un monsieur qui ne se prétendait non pas  architecte mais ferrailleur. C’était Jean Prouvé8 célèbre spécialiste des constructions métalliques, un « ferrailleur de génie » dont j’ai pu apprécier plus tard, ses œuvres comme la buvette d’Évian qu’il a réalisée avec Novarina.

Des manifestations culturelles eurent lieu à Grenoble avant l’ouverture des jeux, Les fortifications de la Bastille avec leurs casemates, qui se trouvent sur la colline du Rabot, furent aménagées. Dans le monastère désaffecté de Sainte-Marie d’en Haut, un musée ethnographique dauphinois fut installé. De la fenêtre de ma chambre, j’apercevais à la périphérie de la ville un bâtiment en forme de bateau, c’était la Maison de la Culture.

Des sculptures monumentales furent installées dans différents lieux de la ville : Calder devant la nouvelle gare, Hadju dans l’atrium de l’Hôtel de ville, Marta Pan et Lardera devant la  Maison de la Culture.

       Cette Maison de la Culture a été inaugurée par Malraux début février, la veille des Jeux olympiques. Je n’étais pas invité, j’y suis allé malgré tout et je suis rentré dans ce lieu en me faufilant. J’ai entendu le discours de Malraux. C’était  un élève de « Corbu » et ami de Miquel, André Wogenski9, qui était l’architecte de cette maison.  Je rencontrais Jean Rodien, un comédien qui avait monté en 1961  lors de l’inauguration du centre culturel Albert Camus d’ Orléansville10 Meurtre dans la cathédrale et qui était un des acteurs de la troupe théâtrale de Grenoble : la Comédie des Alpes . Je l’ai vu d’ailleurs dans En attendant Godot quelques jours après l’inauguration de cette maison.  Je pensais à la parenté d’esprit de cette maison de la culture de Grenoble avec le Centre Camus d’Orléansville de Miquel et Simounet.   Dans le hall, il y avait une exposition consacrée à Le Corbusier avec les photographies de Claudius-Petit11, que je connaissais déjà. Je rencontrais Émery qui me conduisit après l’inauguration de la Maison de la Culture à la nouvelle maison des Jeunes et de la Culture (MJC) du Village Olympique. J’ai su que les MJC et les Maisons de la Culture (MC) sont d’une organisation différente et dépendent de ministères différents : la culture pour les MC et la jeunesse et sport pour les MJC. La cour de cette MJC était ornée par une sculpture de Nicole Algan12 cette sculptrice que nous avions connue à Alger et qui était aussi une amie de Camus.  Je devins un spectateur assidu de la Maison de Culture et par la suite j’ai habité de  1974 à 76 le quartier de la Villeneuve, bâti sur le terrain où fut inauguré les J.0 non loin de la Maison de la Culture et du Village Olympique.

         L’inauguration des JO eut lieu quelques jours après l’ouverture de la Maison de la Culture sur un terrain voisin. J’avais retenu une place à  25 francs. Un étudiant, que je connaissais et qui était chargé du contrôle des entrées, me dit : «  Tu as bien une place à 50 francs » et il me plaça dans la travée des places à 50 francs et je fus bien placé pour voir la parade.

      Se trouver à Grenoble pour les J.O et ne pas assister à une épreuve sportive est pour le moins paradoxale. Je n’ai jamais été attiré par le sport. Ce n’est pas très honorable. J’ai donc été surtout aux spectacles de théâtre et de danse, donné pendant cette période. J’ai invité Émery  aux Ballets de Béjart qui donnait Ni fleurs, ni couronnes, un ballet très dépouillé sur une chorégraphie de Marius Petitpas et un autre ballet sur une musique de Pierre Henry. J’ai été aussi à un concert d’Olivier Messiaen où il dirigea ces dernières compositions : Oiseaux exotiques  avec sa femme, qui avait d’ailleurs un nom d’oiseau Yvonne Loriod  au piano et Et expecto ressurectionem mortuorum. Le concert était précédé d’une conférence de Messiaen : il nous expliqua comment il étudiait le chant des oiseaux en notant les notes émises par leurs chants comme lorsque l’on se livre à l’exercice de la dictée musicale. Il parla aussi de la synesthésie16, pathologie nerveuse où le sujet associe une vision d’image  à un son. Un de ses amis atteints de cette pathologie lui avait décrit les symptômes qu’il ressentait et Messiaen à partir de là a essayé d’établir des correspondances entre sons et couleurs.

      Émery, restant exceptionnellement un dimanche à Grenoble, m’invita à faire une promenade en Chartreuse et en Vercors. Nous avons été visité le Palais idéal du Facteur Cheval à Hauterives. Je ne connaissais pas cette œuvre et je ne connaissais pas non plus le concept d’Art Brut. Depuis, j’ai vu le musée d’Art brut de Lausanne et je suis très sensible à cette forme d’art. Je suis retourné depuis souvent à Hauterives et j’y ai conduit mes parents et des amis.

        Au cours de cet hiver 68, j’ai eu l’occasion d’aller entendre Barbara. Je la connaissais seulement pour avoir entendu quelques chansons chez des amis et je dois dire que j’y ai été conquis. La chanson Quand reviendra-tu ? est devenue, pour moi, une de mes chansons fétiches. Cette chanson m’évoque à la fois : une copine connue à Avignon qui la chantait très bien,  mon amie d’enfance Annie  et mon camarade Gérard Kaboto.  Une autre chanson très importante est le Mal de vivre. Cette chanson traduit la possibilité du passage de la tristesse à la joie. Elle peut nous guérir de nos déprimes passagères. Il y a quelque chose à dire à propos des chansons de Barbara, c’est qu’elles sont toujours en noir et blanc, jamais en couleur. Si Brassens nous conte des histoires, Barbara ne raconte rien, elle ne traduit que des sentiments. Chaque fois que j’en ai eu l’occasion, j’ai été entendre Barbara. Un soir de juillet 90, j’avais prévu de la voir au théâtre romain de Fourvière et je ne sais pourquoi je me suis trompé de date, je pensais que le spectacle avait lieu un jeudi, alors qu’il avait lieu la veille : le mercredi.  Je n’ai pas encore trouvé les raisons inconscientes de cet acte manqué.

         Une affaire importante interpellait les cinéphiles. Henri Langlois, le directeur de la Cinématique française était écarté de la direction de l’organisme qu’il avait lui-même fondé avec Georges Franju. Les cinéastes comme Godard, Truffaut, Astruc et même Dreyer, le grand cinéaste danois qui mourut peu après, s’insurgèrent et Malraux a fait peu après cette contestation, marche arrière. J’ai assisté à une réunion dans un cinéma de Grenoble avec Claude Chabrol et Michel Simon qui ont essayé d’expliquer l’enjeu d’une affaire, qui, rétrospectivement préfigurait Mai 68.

      À la cité du Rabot, je m’étais lié avec des étudiants cinéphiles qui discutaient beaucoup au cours des repas, des derniers films : Jean-Claude Kerou, Jean-Pierre Pagliano13 et sa femme Paule. Pagliano avait rendez-vous avec Franju14 qui tournait un court-métrage à la Maison de la Culture. Il me demanda de venir avec lui pour photographier le cinéaste. Nous avons donc passé une soirée ensemble à discuter avec Franju dont le discours était souvent entrecoupé de jurons. Cette rencontre a fait l’objet de récit notamment de mon ami Pagliano.  C’est  en voyant la sculpture de Marta Pan15 composée de deux parties qui s’enchevêtrent que Franju lança sa formule en nous disant : « C’est l’art de faire d’une pierre deux couilles. »

 

        J’ai vu aussi à la Maison de la Culture, Arlequin, valet des deux maîtres, joué par le Piccolo Teatro de Milano de Giorgio Strehler. C’était un spectacle magnifique et j’ai eu l’occasion de le revoir par la suite. Les acteurs du Piccolo firent aussi une conférence pour nous expliquer leurs méthodes de travail : technique de mimes, masques, improvisations inspirées de la Commedia dell Arte.

         Début avril, je partais pour Alger en prenant l’avion à Bron. Je fis le voyage avec un camarade de fac Jean M, qui allait voir sa sœur mariée à un ingénieur algérien, que mes parents connaissaient. Ce séjour à Alger du Printemps 68 fut un séjour très fructueux.

Un soir, alors que nous étions avec Poncet et mes parents dans la boutique du Minotaure, tenue par Marie-Cécile Vène, la compagne de Charlot, nous avons vu Sénac17

qui nous fit part de son projet de voyage en France pour y rencontrer différents amis dont René Char. Il nous apprit qu’il n’avait qu’une vieille carte d’identité française. Mon père s'étonna qu'il n'ait pas encore la nationalité algérienne. Il nous a expliqué pourquoi il ne l’avait pas encore obtenu et  qu’il voyagerait vraisemblablement avec un passeport diplomatique.

 

                                                                                 Jean-Pierre Bénisti

   

                                                   

 

  1. Lucien Neuwirth (1924-2013) a participé à Alger au putsch du 13 mai 1958 amenant le Général de Gaulle au pouvoir. Député de la Loire, il est l’auteur de la loi sur la contraception de 1967.
  2. Charles Poncet (1909-1995) faisait parie du groupe des amis de Camus que fréquentait Louis Bénisti. A été acteur au théâtre de l’Équipe et a contribué à l’Appel pour une Trêve civile du 22 janvier 1956
  3. Ernesto Che Guevarra (1928-1967)  est décédé en un maquis en Bolivie le 9 octobre 1967. Régis Debray est capturé en Bolivie en avril 1967. Il restera en prison jusqu’en 1971
  4. Armand Gatti (1924-2017) dramaturge et cinéaste, il a travaillé au TNP de Jean Vilar et a réalisé le film l’Enclos
  5. Voir : Jean Daniel : Aron, Lévi-Strauss, Camus, Nouvel Obs, 5 janvier 2011
  6. Louis et Solange Bénisti faisaient partie d’un groupe d’amis algérois d’opinion libérale et même souvent communiste, tous plus ou moins ayant fréquenté Camus. Il y avait dans ce groupe Charles Poncet, la famille Degueurce-Léonardon, l’éditeur Edmond Charlot, Joseph Séror, Professeur de Chirurgie, Jean et Mireille de Maisonseul.
  7. Pierre-André Emery (1903-1982) Architecte originaire de Lausanne. A travaillé avec Le Corbusier. S’est joint au théâtre de L’Équipe de Camus et y a exécuté des décors  avec Louis Miquel, lui aussi architecte. A ouvert une agence d’architecture à Alger avec Louis Miquel (1913-1987)
  8. Jean Prouvé (1901-1984) a réalisé des meubles et des architectures en constructions métalliques comme Alpexpo à Grenoble ou la buvette d’Évian.
  9. André Wogenski (1916-2004) architecte collaborateur de Le Corbusier
  10. Centre Culturel Albert Camus d’Orléansville (Chlef aujourd’hui) : Centre Culturel bâti parles architectes Louis Miquel et Roland Simounet, inauguré le 4 avril 1961.
  11. Eugène Claudius-Petit (1907-1989) ébéniste puis architecte, résistant (Claudius est son nom de résistant) puis ministre de la Reconstruction. Il contribua à la construction de la Cité radieuse de Marseille par Le Corbusier. Il a été longtemps maire de Firminy (Loire). C’est au cours de l’installation du Gouvernement provisoire de la République française à Alger en 1943, qu’il a fait la connaissance des architectes Miquel et Émery.
  12. Nicole Algan (1925-1986) sculptrice. Elle a été le dernier amour du peintre Dérain avec qui, elle a eu un fils. Amie d’Albert Camus, qui fait référence à elle dans ses Carnets II (p.319-320) et III (p.123 et 124). Elle enseigna la sculpture en Algérie au sein des Mouvements de jeunesse et d’éducation populaire de 1957 à 1962
  13. Synesthésie : trouble de la perception d’une sensation au cours de laquelle on perçoit deux sensations à partir d’un même stimulus
  14. Jean-Pierre Pagliano devint professeur de français et historien du cinéma. Il a écrit avec Claude Duneton : Antimanuel de français. Seuil, Paris 1978.
  15. Georges Franju (1912-1987) cinéaste fondateur avec Henri Langlois de la Cinémathèque française. La rencontre de Franju à Grenoble a été relaté par Jean-Pierre Pagliano dans  Entretiens avec Georges Franju p146-150 in Le mystère Franju, dirigé par Frank Lafond. CinémAction Éditions Charles Cortet, 14110 Condé-sur-Noiseau. 2011. JP Bénisti fait aussi référence à cette rencontre dans son Blog  l’art de faire d’une pierre deux couilles.
  16. Marta Pan : sculptrice d’origine hongroise (1923-2008) Épouse d’André Wogenski. Elle collabora aux ballets de Béjart et fit une sculpture monumentale au Musée Kroller-Muller de Otterlo. Voir Blog JPB l’art de faire d’une pierre deux couilles.
  17. Sénac : cette rencontre avec Sénac est relatée par Jean-Pierre Bénisti dans Souvenirs autour de Jean Sénac. Algérie Littérature Action n°133-136, Spécial Sénac p.103-121

 

Grenoble Hiver 1968 (Photos JPB)
Grenoble Hiver 1968 (Photos JPB)

Grenoble Hiver 1968 (Photos JPB)

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4 avril 2018 3 04 /04 /avril /2018 17:29

               En 1968, je me trouvais à Grenoble où je poursuivais les études de médecine. J'avais commencées ces études à Alger et je n’avais pu les poursuivre, à partir du moment où les diplômes passés à la faculté de médecine d’Alger n’étaient plus reconnus en Europe.  Je me suis donc rendu à Grenoble fin 1966. J’ai donc été séparé de ma famille restée à Alger. Je retournais cependant à Alger pendant les vacances scolaires

            Ayant choisi d’être dans l’entre-deux, entre Alger et Grenoble, j’ai appréhendé la crise de 68 de façon assez singulière, toute différente de celle de mes camarades hexagonaux.

 

            Pour bien comprendre la façon dont j’ai vécu ces évènements, il convient de revenir aux mois qui ont précédé ce fameux mois de Mai.

            Fin juillet 1967, je m’étais rendu au festival d’Avignon, qui prenait cette année une nouvelle forme. Après le théâtre et la danse, le cinéma rentrait dans la Cour d’honneur du Palais des Papes.

             Ce lieu avait été réaménagé. Vilar avait accepté la proposition de Béjart d’allonger  la pente des gradins de façon à augmenter le nombre des sièges. Les sièges, disposés en gradin en forme de coquille étaient plus confortables que les précédents. Si l’allongement de la pente a permis d’avoir un plus grand nombre de places, il a eu un effet désastreux sur l’acoustique et cela est regrettable. Depuis ce temps, les architectes, qui ont souvent modifié l’agencement des gradins, n’ont pas réussi à retrouver l’acoustique  de la cour des premiers festivals.

              Encore aujourd’hui, Je suis toujours impressionné quand j’entends les trompettes de Maurice Jarre, annonçant les débuts des représentations et que je pénètre dans cette cour. Je suis aussi en admiration devant l’architecture du Palais des papes et je ne passe pas dans la rue étroite creusée dans le rocher des Doms et qui se trouvent au bas des très hautes tours du palais, sans ressentir toujours une très vive émotion.

                  La Cour d’honneur recevait pour la deuxième fois les Ballets du XXème siècle de Béjart. Je n’avais pas encore vu des spectacles de ces Ballets, n’ayant vu Béjart que dans sa première troupe parisienne des ballets de l’Étoile1. Le premier spectacle que j’ai vu, a été un magnifique Roméo et Juliette, dans un style plutôt classique.

La grande nuit de ce festival devint une nuit historique. C’était la première de Messe pour le temps présent de Béjart suivie de la première de la Chinoise de Godard. C’était un soir exceptionnel, il faisait très chaud, nous n’avions pas besoin de couverture, comme il est d’usage d’en avoir les soirs de mistral.

          La messe de Béjart commençait vers vingt heures au coucher du soleil. Les danseurs étaient en blue jean et pieds nus et rappelaient les jeunes du film West Side Story. Ils commençaient d’abord à danser sur des textes du Cantique des cantiques ou de Zarathoustra de Nietzsche, dits par la jeune Marie-Christine Barrault, Puis ce fut le jerk2 de Pierre Henry qui devint presque le tube de l’été 67 et que l’on entend toujours à la radio, lorsque l’on évoque les années 60. Le spectacle se terminait par une station immobile des danseurs ne saluant pas les spectateurs et qui devraient en principe quitter le plateau après le départ de l’ensemble des spectateurs. En raison de la séance de cinéma suivant le ballet, ils quittèrent la scène, mais il eut, par la suite des spectacles où  les danseurs sont restés une heure face aux spectateurs impassibles.

La projection de la Chinoise3 suivait le ballet. Le film était attendu. Il était d’une grande actualité en raison d’une part de la révolution culturelle chinoise, d’autre part de l’engagement de certains communistes qui, déçus par un  PCF inféodé à Moscou, s’enthousiasmait pour la philosophie maoïste. Ce film avait aussi  une vision prophétique, car il commençait dans le campus universitaire de Nanterre et préfigurait les évènements de mai 68. Godard, dans ce film, était  ambivalent : il semblait sympathiser avec les étudiants maoïstes, en même temps il en soulignait le caractère peu réaliste et utopique. Il y a un dialogue entre l’étudiante prochinoise et Francis Jeanson, qui, au vu de ses engagements en faveur de la révolution algérienne, émet des réserves sur les chances d’une révolution en France. Cet entretien avec Jeanson fait rétrospectivement lien entre la révolution algérienne et le désir de révolution des jeunes de la génération 68. Une réflexion d’un des personnages du film, comparant les camps d’extermination aux villages vacances du Club Méditerranée m’a paru d’un goût douteux.

                Dans ce film, il y avait Juliet Berto, belle actrice aujourd’hui disparue, Semeniako, photographe grenoblois, toujours coiffé d’une casquette, dans le film comme à la ville et que j’ai souvent croisé par la suite dans les rues de Grenoble et Anne Wiazemski, que nous avions vu dans au Hasard Balthazar de Bresson et dont j’avais gardé d’elle le souvenir d’une très belle fille prenant sa douche, aussi belle qu’une baigneuse de Renoir.  Dans les rues d’Avignon, au sortir de la première de la Chinoise, on apercevait Godard avec ses éternelles lunettes noires qui étaient en fait, une stratégie pour regarder sans importuner les personnes dévisagées., accompagné de Truffaut, et  de Anne W,  ressemblant à une petite fille,  toujours coiffée de sa casquette Mao.

Un soir, je rencontrais un ami amateur de théâtre qui est ressorti furieux de la Messe pour le temps présent, prétendant que Béjart avait plagié sans complexe le Living Théâtre. Je ne connaissais pas le Living, mais rétrospectivement, je me suis rendu compte que Béjart avait fait des emprunts au Living, comme il avait d’ailleurs l’habitude d’en  faire des emprunts à d’autres artistes. Il s’agit d’emprunts et non de plagiats.

L’été passait. Dans les rues, on entendait sans arrêt les dernières chansons des Beatles. : I want to hold your hand et A hard days night et surtout Michèle

             J’ai passé le mois de septembre à Alger. Mes parents ont reçu Patrice D., le fils d’un attaché culturel français, devant quitter Alger pour l’Afrique subsaharienne. Ce jeune était revenu à Alger pour passer la deuxième session de son baccalauréat. Patrice est venu un jour déjeuné chez nous le jour où venait aussi notre ami Charles Poncet4. Rapidement, la conversation déboucha sur la Chinoise de Godard et sur la révolution culturelle chinoise. Patrice défendit la politique chinoise en prétendant qu’en Chine, la société idéale verrait le jour dans cent ans. . Poncet se mit en colère et lui dit : « Vous déconnez, mon garçon, quand j’avais votre âge, j’admirais l’Union Soviétique et on nous promettait le paradis après le sacrifice d’une génération. Une génération est passée, et ce n’est vraiment pas le paradis, c’est plutôt l’enfer. On vous annonce en Chine, le paradis dans un siècle. Dans cent ans, les Chinois d’aujourd’hui seront tous morts et ils ne pourront pas vérifier le résultat de leurs sacrifices. Ne faites pas avec la Chine, l’erreur que nous avons faites avec l’URSS. » Mes parents étaient navrés d’avoir invité avec un jeune qui avait des idées erronées mais généreuses, une personne qui le contredisait sans nuance.

 

                                                                             Jean-Pierre Bénisti

 

NOTES

 

 

  1. En 1957, j’ai vu à Alger dans le cadre des JMF les Ballets de l’Étoile dirigé par Maurice Béjart, qui n’était pas encore très connu. Le spectacle comportait la Symphonie pour un homme seul, solo dansé par Béjart sur une musique concrète de Pierre Henry et le teck un duo autour d’une sculpture de Marta Pan
  2. Psycho rock de Pierre Henry
  3. Anne Wiazemski a écrit un récit autobiographique où elle relate l’aventure de la Chinoise : Une année studieuse. Gallimard 2012. Voir Blog : http://www.aurelia-myrtho.com/2017/10/je-me-souviens-d-anne-wiazemski.la-premiere-de-la-chinoise-a-avignon-en-1967.html
  4.  Charles Poncet était un ami de la famille Bénisti. Il a participé comme acteur au théâtre de Camus et fut un des organisateurs de la conférence de Camus à Alger le 22 janvier 1956, où l’écrivain lança son appel pour une trêve civile. Voir : Charles Poncet :Camus et l’impossible trêve civile. Textes  établis par Yvette Langrand, Christian Phéline et Agnès Spiquel-Courdille. Paris, Gallimard, 2015.

 

Avignon été 67 (Photos JPB )
Avignon été 67 (Photos JPB )

Avignon été 67 (Photos JPB )

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26 mars 2018 1 26 /03 /mars /2018 18:52

Depuis quelque temps, lorsque je vais à Paris, je me rends rue Daguerre, car je vais souvent dîner avec un ami d’enfance qui habite le quartier.

Cette rue est chargée d’histoire. Agnès Varda, qui y habite et que l’on a souvent l’occasion de croiser, a fait naguère,  un remarquable reportage sur les habitants de cette rue Daguerre qui semble être dans un petit village au cœur de Paris.

Mon père m’avait parlé de cette rue, qu’il avait l’habitude de fréquenter lorsqu’il habitait avenue d’Orléans, devenue après la libération avenue du Général Leclerc.

Le Douanier Rousseau y avait paraît-il, son atelier rue Gassendi.

Maria Casarès, habitait rue Asseline  de l’autre côté de l‘avenue du Maine.

Un soir, alors que je dînais avec mon camarade au restaurant du petit Daguerre, un vieil homme assis à nos côtés, prit part à notre conversation. Il nous dit qu’il s’appelait Jean Pommier et qu’il avait été comédien et qu’il avait joué les Justes de Camus et dans différentes pièces du TNP et de Jean Vilar.

Lorsqu’est paru la Correspondance entre Maria Casarès et Albert Camus, je me suis aperçu que Maria citait souvent Pommier dans ses lettres. Dans une lettre du 31 janvier 1950, elle dit se lui : « J’aime beaucoup Pommier. Il est fin discret, très drôle. Il a du goût et du tact, il est même intelligent par sensibilité. » (1)

Le Monde du 17 mars 2018 annonçait le décès de Jean Pommer le 12 mars 2018. Il n’y a plus que Michel Bouquet qui reste le seul acteur, ayant participé aux aventures théâtrales de Camus et de Vilar, qui est encore là.

 

                           Jean-Pierre Bénisti.

 

 

 

 

 

 

1. Albert Camus-Maria Casarès : Correspondance 1944-1959. Gallimard. Paris, 2017. Page 288

Rue Boulard (près de la rue Daguerre)

Rue Boulard (près de la rue Daguerre)

Rue Roger (près de la rue Daguerre)

Rue Roger (près de la rue Daguerre)

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21 mars 2018 3 21 /03 /mars /2018 15:06
À  propos de l'exposition " L'école en Algérie, l'Algérie à l'école "
À  propos de l'exposition " L'école en Algérie, l'Algérie à l'école "

Il reste que quelques jours pour voir l'exposition "L'école en Algérie, l'Algérie à l'école." au musée national de l'éducation (nationale aussi) 186 rue Eau de Robec à Rouen (Seine Maritime ex Inférieure)

Vous pourrez voir les ouvrages de Mouloud Féraoun et de Max Marchand, l'histoire des Centres Sociaux créés par Germaine Tillion et le célèbre tableau de Louis Bénisti appartenant au musée (avorté) de la France et de l'Algérie.

 

Voir : 

https://actu.fr/normandie/rouen_76540/le-musee-exposition-leducation-rouen-presente-lexposition-lecole-algerie_845626.html

https://www.reseau-canope.fr/musee/fr/connaitre/les-expositions/exposition/lecole-en-algerie-lalgerie-a-lecole.html

http://www.aurelia-myrtho.com/article-a-propos-d-un-musee-a-montpellier-123648783.html

 

Louis Bénisti : Maquette d'une peinture pour l'école maternelle de Tidjitt à Mostaganem (Huile sur panneau) 1956)

Louis Bénisti : Maquette d'une peinture pour l'école maternelle de Tidjitt à Mostaganem (Huile sur panneau) 1956)

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19 février 2018 1 19 /02 /février /2018 18:28

Cette peinture peinte par Louis Bénisti en 1972 a disparu du fonds Louis Bénisti de Lyon 

Il s'agit de la Darse d'Alger ,peinte à Alger par Louis Bénisti au printemps 72, avant qu'il quitte définitivement Alger et qu'il s'installe à Aix en Provence.

Cette peinture est une huile sur toile de 81x65

Elle a été reproduite sur la couverture du livre l'Algérie de Camus de José Lenzini Edisud Aix en Provence 1987;

Reproduit dans le Catalogue de l'exposition Bénisti à Hyères 2004, catalogue de l'exposition Bénisti de Nancy en 2012, exposition Camus et les peintres d'Alger2014

Exposée à Aix :( Les villes d'Albert Camus 2005) Hyères 2004, Nancy (Douera de Malzeville 2012,Lourmarin 2013 (expo Camus la pensée de Midi) Lyon (Les peintres amis de Camus 2014)

Les personnes qui apercevraient ce tableau chez un antiquaire ou dans une salle des ventes sont invités à me contacter.

                                                        Jean-Pierre Bénisti

 

 

 

 

La Darse 1972

La Darse 1972

Livre de 1087

Livre de 1087

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6 février 2018 2 06 /02 /février /2018 09:30

Dans une lettre écrite le 6 octobre 1956 à Albert Camus1, Jean Grenier fait état de ses démarches auprès des autorités pour appuyer la demande de mutation d’un de ses anciens élèves Mario Villani, adjoint d’enseignement d’italien au lycée Bugeaud d’Alger (lycée Emir Abdelkader aujourd’hui), qui désirait s’installer à Nice.

Élève moi-même de ce lycée de 1955 à 61, je n’ai pas eu Monsieur Villani, comme professeur, mais je le connaissais de vue.

Au Maghreb et Orient du livre le 2 février, le mathématicien Cédric Villani est intervenu  lors d’un hommage au mathématicien Maurice Audin. Il nous a parlé brièvement de ses grands-parents algérois. À la fin de la conférence, je lui ai révélé l’existence de cette lettre de Jean Grenier. Il m’a répondu que son grand-père était bien Mario Villani, mais qu’il ignorait ses relations avec Jean Grenier et Albert Camus. Il m’a remercié d’avoir évoqué un moment peu connu de la vie de son grand-père.

 

 

                                                                                  Jean-Pierre Bénisti

 

 

1. Voir : Albert Camus –Jean Grenier : Correspondance 1932-1960. Édition établie par Marguerite Dobrenn. Gallimard 1981. Lettre 206 page 209

Quand Jean Grenier recommandait à son ancien élève Albert Camus, le futur grand-père du mathématicien Cédric Villani.

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5 février 2018 1 05 /02 /février /2018 15:32

            Détestez la mauvaise musique, ne la méprisez pas. Comme on la joue, la chante bien plus, bien plus passionnément que la bonne, bien plus qu'elle elle s'est peu à peu remplie du rêve et des larmes des hommes. Qu'elle vous soit par là vénérable. Sa place, nulle dans l'histoire de l'art, est immense dans l'histoire sentimentale des sociétés. Le respect, je ne dis pas l'amour, de la mauvaise musique n'est pas seulement une forme de ce qu'on pourrait appeler la charité du bon goût ou son scepticisme, c'est encore la conscience de l'importance du rôle social de la musique. Combien de mélodies, de nul prix aux yeux d'un artiste, sont au nombre des confidents élus par la foule des jeunes gens romanesques et des amoureuses.

 

                                                                               Marcel Proust
                                                                        Le plaisir et les jours

 
 
 

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