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6 avril 2017 4 06 /04 /avril /2017 19:04

V

 

En 1988, nous étions en pleine cohabitation. Le Premier ministre Chirac essayait de devenir Président. La campagne électorale pour élire le président de la République allait bon train. Après être resté très longtemps silencieux Mitterrand annonça sa candidature à un journaliste du vingt heures-télé en répondant oui comme un nouveau marié à Monsieur le Maire. Rocard avait renoncé une nouvelle fois. Barre s’était lancé dans la bataille. Tout en faisant preuve d’honnêteté et de compétence économique, il ne semblait pas disposé à devenir président et Chirac ne faisait pas le poids par rapport au président sortant. Sa campagne fut dirigée par Pasqua, un mauvais imitateur de Fernandel, qui axait son discours sur les questions de sécurité et d’émigration en imitant le discours de le Pen.

Il y eut à Chassieu près de Lyon un meeting avec Mitterrand. Mitterrand était cette fois-ci introduit par une Barbara qui chantait en son honneur avec une rose à la main. Mitterrand semblait croire à son destin. Entre les deux tours, un débat télévisé Chirac-Mitterrand n’apportait pas grand-chose, mais montrait l’habileté de Mitterrand appelant Chirac : Monsieur le premier Ministre pour renforcer sa stature de président sortant. J’ai toutefois peu apprécié la sortie de Mitterrand sur l’affaire Gordji.

Pendant les derniers jours de campagne une affaire grave éclata en Nouvelle Calédonie Bernard Pons, ministre de l’Outre-mer et Chirac ne surent pas gérer la crise. Les otages du Liban furent libérés et les deux candidats essayèrent d’en tirer profit. Mitterrand fut élu et nomma Rocard Premier ministre. Le score élevé du Front National au premier tour nous semblait indigne d’un pays comme la France. Des élections législatives devaient suivre après dissolution de la précédente assemblée.

Les élections législatives renvoyèrent une majorité de gauche relative. Rocard devait en cas de blocage faire usage de l’article 49-3 pour faire adopter les lois. Je n’étais pas d’accord sur la présence d’hommes politiques de droite dans le Gouvernement. Des hommes de droite appartenant à la société civile peuvent entrer dans un gouvernement de gauche, mais des élus de droite avec des électeurs de droite comme Jean-Pierre Soisson n’ont pas à rentrer dans un gouvernement de gauche. Nous étions satisfaits de la façon dont Rocard a résolu la crise en Nouvelle-Calédonie. Nous avions peur que la crise débouche sur une guerre de type coloniale comme en Algérie. Cette action de Rocard aurait dû être saluée par l’opposition de droite, vu l’importance de cet accord.

Nous étions partis pour une nouvelle cohabitation. Après Mitterrand-Chirac, c’était Mitterrand-Rocard., l’ancienne et la nouvelle gauche.

 

 

 

VI

 

Devant le désintérêt de la campagne présidentielle actuelle, nous avons tendance à regarder dans le rétroviseur. J’avais oublié qu’en 1974, un ami professeur n’avait pas osé donner comme sujet de dissertation philosophique : Commenter cette phrase de Jean-Paul Sartre : « Elections, pièges à cons. ». Et pourtant Sartre à l’époque était un philosophe pour classe terminale.

J’avais aussi oublié qu’en 1981, il y eut une candidate qui avait un programme très intéressant mais qui ne pouvait gagner, faute d’une clientèle suffisante : c’était Marie-France Garraud, dont René-Jean Clot, un ami de mes parents, peintre et écrivain, disaient qu ‘elle avait le visage d’une femme figurant sur les fresques des villas de Pompéi. J’avais aussi oublié Brice Lalonde ou Antoine Vaechter, ces écologistes qui n’arrivaient pas à la cheville de René Dumont.

 

Fin 1994, il y avait en France une atmosphère de fin de règne. Mitterrand était sur le point de devenir le seul président de la république à avoir accompli deux septennats complets. Une fatalité historique semblait atteindre les seconds septennats et Mitterrand avait refusé cette fatalité.

Ce septennat avait été riche en évènements tant historiques que personnels. Rocard avait été un bon Premier ministre, mais Mitterrand s’était évertué à l’user. Edith Cresson ne faisait pas le poids par rapport à Rocard et ne put rester longtemps à son poste. Bérégovoy qui lui succéda n'arriva pas à gérer son ministère, préparer les élections législatives et répondre aux ignobles attaques des bousiers (ou journalistes fouille-merdes). Des élections législatives donnaient à la droite une chambre introuvable, nous entrions dans une deuxième cohabitation. Pour la gauche ce n’était pas une défaite mais une déroute et Bérégovoy en tira tragiquement les conséquences en se suicidant un 1er mai sur les bords d’un Canal à Nevers.

D’autres évènements mondiaux avaient eu lieu : en 1989, l’année du bicentenaire de la Révolution, il y eut une révolution à l’échelle mondiale. La Hongrie, la Pologne et la Tchécoslovaquie se libérèrent à la fois du communisme et de l’influence soviétique et le mur de Berlin s’effondra. Il semblait que Gorbatchev avait soulevé trop tôt le couvercle d’une cocotte-minute et qu’il avait reçu la vapeur bouillante en pleine gueule. L’Union soviétique disparut et la Yougoslavie devait sombrer dans une guerre à caractère tribal. En Afrique du Sud Mandela et De Klerk mettaient fin à l’apartheid et à Oslo, Palestiniens et Israéliens essayaient de négocier une paix. En Algérie, l’armée interrompit un processus électoral trop favorable au FIS et le pays rentrait dans ce que l’on appelle aujourd’hui la décennie noire.

Du point de vue personnel, ma maman, souffrant d’une maladie de Parkinson nous avait quitté en octobre 1990 et mon père vivait tranquillement son grand âge, malgré un cancer de la prostate et une affection rétinienne évolutive qui lui empêchait d’avoir une vision centrale. Je continuais ma vie professionnelle à Lyon. J'avais retrouvé une amie d'enfance et j'avais noué avec elle une relation qui n’a duré que quelques années.

Mitterrand, souffrant d’un cancer dont on ignorait qu’il évoluait depuis le début de son premier septennat, laissait les journaux révéler son passé vichyste et ses relations avec René Bousquet. Il ne donna pas d’explications suffisantes à cette période sombre de sa vie. Un autre jour, Paris-Match révéla l’existence d’une fille conçue avec une compagne illégitime et il y avait de quoi s’interroger : il est difficile pour un homme publique d’avoir une vie publique et une vie privée. Mitterrand avait une vie publique et deux vies privées.

Les Français attendaient tous la candidature de Jacques Delors, homme de gauche apprécié par la droite et qui avait la réputation d’être un économiste compétent. Celui-ci annonça un dimanche soir dans l’émission de télévision d’Anne Sinclair, qu’il renonçait à se présenter. Ce fut une grande déception. Il est vrai que ces chances de réussir étaient dues à la désunion de la droite où se disputaient deux anciens Premiers ministres : Chirac et Balladur. Le Pen avait gardé une grande capacité de nuisance, Le parti socialiste décida de présenter Jospin. Jospin était un homme politique sérieux, mais renvoyait dans l’inconscient collectif des Français plus une image de fils qu’une image de père. Il est vrai que si De Gaulle renvoyait une image de père, Mitterrand n’était pas tout à fait le père, mais l’oncle : nous étions tous ses neveux et nous l’appelions Tonton.

Je dois dire que si j’étais résolu à voter Jospin, j’avais plus de sympathie pour Chirac que pour Balladur. Chirac après sa longue carrière politique avait su se faire apprécier des Français. Il est vrai qu’il était comme tout homme politique très arriviste, mais il n’avait pas la froideur de Balladur. Il est assez remarquable de voir que Chirac a façonné sa personnalité en s’opposant à Mitterrand et y étant imprégné. Il en était de même pour Mitterrand vis-à-vis de De Gaulle. Chirac aborda dans sa campagne des projets de société qui séduisaient des sociologues de gauche comme Emmanuel Todd. Balladur en se présentant commettait une malhonnêteté intellectuelle, car il avait été nommé premier ministre pour rendre Chirac disponible. Il est vrai que Balladur était peut-être un meilleur économiste que Chirac.

 

Je ne pus suivre cette campagne électorale. Mon père tomba malade et je passais mon temps libre auprès de lui. En avril, mon père manifesta le désir de passer quelques jours à Evian. Je l’accompagnais et au cours de son séjour, il dut se faire hospitaliser et affaibli et ne voulant absolument pas perdre son autonomie et rentrer dans une maison de vieux, il se laissa mourir.

Pour voter au premier tour, je fis un aller-retour Evian-Aix. Le soir, je fus étonné de voir que Jospin était arrivé en tête et j’étais satisfait de l’élimination de Balladur. Quelques jours, après, mon père choisit le premier mai pour passer l’autre rive. À l’hôpital Camille Blanc d’Evian, hôpital où en 1971, j’avais été interne. Les obsèques eurent lieu à Aix quelques jours après.

Entre les deux tours, j’avais vu le traditionnel débat entre les finalistes. Je dois dire que les candidats essayèrent de ne pas êtres agressifs et le débat était franchement ennuyeux.

Le jour du second tour, j’allais après avoir voté à Cassis et dans un bistrot, on entendait un disque de circonstance :

Si j'étais Président de la République


J'écrirais mes discours en vers et en musique


Et les jours de conseil, on irait en pique-nique


On f'rait des trucs marrants

Si j'étais Président


Je recevrais la nuit le corps diplomatique


Dans une super disco à l'ambiance atomique


On se ferait la guerre à grands coups de rythmique


Rien ne serait comme avant,

Si j'étais président

Au bord des fontaines coulerait de l'orangeade


Coluche notre ministre de la rigolade

Imposeraient des manèges sur toutes les esplanades


On s'éclaterait vraiment, si j'étais président ! (1)

C’était un vaste programme.

Le soir, je n’étais pas étonné d’apprendre l’élection de Chirac. Une page se tournait et Mitterrand après avoir quitter le pouvoir ne survit pas longtemps. Dans un film récent, Michel Bouquet incarne à merveille le président agonisant. (2)

 

 

VII

 

 

En 2002, Chirac finissait son premier septennat. Chirac avait fait preuve de son incompétence en provoquant en 1997 des élections législatives anticipées après dissolution de l’assemblée. Les électeurs avaient renvoyé une chambre de gauche et nous en avions pour cinq ans de cohabitation. Chirac avait commis une grave erreur : l’arme de la dissolution ne doit pas être utilisée par le Président pour convenance personnelle. Après une telle erreur, un autre président aurait démissionné. Nous devions avoir une cohabitation de cinq ans et cette cohabitation Chirac Jospin était différente des deux cohabitations de Mitterrand qui ne duraient que le temps d’une campagne électorale.

La longueur de la cohabitation devait conduire à une connivence entre le Président et le Premier ministre et favorisait la montée de partis extrémistes comme le Front national.

Jospin, qui fut un bon Premier ministre avec un bilan positif, commit de très graves erreurs : il fit un référendum pour réduire le mandat présidentiel à cinq ans. Le chiffre sept est un nombre sacré : il y a sept jours dans la semaine et il y a sept péchés capitaux et pour des raisons irrationnelles, il importait de ne pas toucher au septennat. Pour éviter la cohabitation, il faut que les législatives suivent les présidentielles et il se pourrait qu’un jour il y ait de nouveau cohabitation si les élections présidentielles n’influencent pas les législatives. De plus, les électeurs se trouvent frustrés d’une campagne électorale pour des législatives, l’assemblée se trouve par la suite réduite en chambre d’enregistrement. La deuxième erreur de Jospin fut d’inverser le calendrier des élections. Les élections législatives devaient précéder les présidentielles. Jospin ne put donc présenter le bilan de son action de premier ministre.

 

La France avait été secouée par les attentats du 11 septembre à New York et venait d’adopter l’Euro. Ce n’est qu’en février 2002 que les candidats se déclarèrent. Jospin ne semblait prêt à devenir président : sa campagne était sans dynamisme et se laissait aller à des lapsus ou à dire des choses à des journalistes sans se douter que les conversations étaient enregistrées et c’est ainsi qu’il parla de la sénilité de Chirac. De plus Chevènement, sortant d’un grave accident de santé, se présenta aux présidentielles et séduit un grand nombre d’électeurs de gauche mécontents de Jospin. De plus, une autre candidate de gauche surgit : Christiane Taubira. Le PS pensa à tort qu’elle pouvait ramener à Jospin un grand nombre de voies des DOM-TOM pour le second tour.

 

Courant avril, je finis par réunir les documents pour avoir un visa pour l’Algérie. Je partis faire un séjour de huit jours dans mon pays natal. Je n’avais pu y aller pendant la décennie noire et j’ai tenu à y retourner dès que la situation se stabilisait. J’ai été très bien reçu par mes amis, je suis retourné à Tipasa après dix-huit ans d’absence et j’ai revu la stèle (3). Les Algériens sortaient d’un long cauchemar et avaient repris leurs joies de vivre. Ce n’est plus le cas aujourd’hui où beaucoup d’Algériens ne rêvent que de quitter leurs pays et où l’on croise de nombreux visages tristes. Je rentrais en France peu de jours avant le premier tour : Le Pen faisait des déclarations qui indiquaient qu’il comptait bien être au second tour. Après lecture des journaux, je pris cette nouvelle au sérieux, mais en réfléchissant, je me dis que si aussi bien la gauche que la droite risquaient de voir leurs voix dispersés en raison du grand nombre de candidats, Le Pen n’arriverait pas à avoir suffisamment de voix pour le second tour en raison de la présence de la candidature de Mégret. La veille des élections, une amie me dit : « Crois-tu qu’il y ait danger de voir Le Pen au second tour et qu’il soit plus prudent de voter Jospin. » Je lui répondis : « Le Pen étant amputé par les mégrétistes, il me semble qu’il n’arrivera pas au second tour. Vote pour celle ou celui que tu veux ! » Le dimanche soir du 21 avril, après avoir voté à Aix, je pris mon train pour Lyon et vers vingt heures, j’entendis un voyageur qui répondait au téléphone : « Merde ! C’est pas vrai ! Le Pen est au second tour ! » J’entrais en conversation avec ce voyageur et nous étions tous les deux catastrophés. Arrivé chez moi, je regardais la télévision et j’avais l’impression de vivre un nouveau cauchemar. Nous en avions eu un autre le 11 septembre. J’étais décidé à voter Chirac au second tour et sans aucun état d’âme. C’est le principe des élections démocratiques ; on choisit au premier tour, on élimine au second tour.

Jospin fit encore une autre connerie. Il annonça en direct son retrait de la vie politique, comme si un candidat était un homme seul et qu’il pouvait prendre une décision sans en informer son équipe de campagne. Il n’était donc pas disposé à accomplir une charge aussi lourde que celle de la présidence de la république.

 

Entre les deux tours, je me rendais le 1er mai à la manifestation de la Place Belcourt, à Lyon. Le cortège devait traverser le Rhône, passait devant la Préfecture, retraversait le Rhône et retournait place Belcourt. J’attendais sur la place pour prendre place au cortège après le départ des délégations officielles. J’ai attendu deux heures et je vis arriver la tête du cortège. Le serpent s’était mordu la queue.

 

Le 5 mai, Chirac gagna le second tour en ayant une élection digne d’un homme politique soviétique.

 

 

Jean-Pierre Bénisti

 

 

1. Chanson de Gérard Lenorman

 

2. Le promeneur du Champs de Mars. Film de Robert Guediguian (2005)

 

  1. http://www.aurelia-myrtho.com/article-il-y-a-cinquante-ans-suite-72698188.html

 

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6 avril 2017 4 06 /04 /avril /2017 18:56

III

 

En 1974, mes parents avaient quitté Alger et s’étaient installés à Aix-en-Provence. Je continuais à Grenoble des études de pédiatrie. Début avril, je partis à Paris pour passer quelques jours de vacances chez mon ami Emmanuel Jégo qui dirigeait un foyer de jeunes travailleurs. Un matin, Jégo me dit : « Il s’est passé un évènement important cette nuit : Pompidou est mort. » Nous savions Pompidou malade et par indiscrétion, j’avais su qu’il souffrait de la Maladie de Waldenström, sorte de cancer de la moelle osseuse. D’autres chefs d’état : Boumediene, le Shah d’Iran et Golda Meïr moururent de cette même maladie. Le Professeur Jean Bernard avait dit que s’il y avait deux chefs d’état de plus, atteints de cette affection, on serait autorisé à entreprendre une étude scientifique sur la relation entre le métier de chef d’état et la maladie de Waldenström.

Brassens chantait à l’époque que les morts étaient tous des braves types. Cela est vrai, mais je dois dire que si je n’étais pas en accord avec le parti de Pompidou, l’UDR, j’ai toujours eu de la sympathie pour ce président qui était un honnête homme. La radio et la télévision ne diffusaient que de la musique classique, comme si cette musique était une musique de deuil. Dans la rue, la ville restait semblable à elle-même. Les jours suivant Chaban et Edgar Faure déclaraient leurs candidatures de façon assez précipitée. Je devais suivre à la télévision la messe célébrée à Notre-Dame, qui se déroulait comme celle de De Gaulle en 1970. Le principe d’une telle messe officielle est tout à fait contraire avec les principes de laïcité de la République française. En 1996, il y eut aussi une messe pour Mitterrand.

Tous les chefs d’État importants étaient présents et beaucoup étaient en fin d’activité : Nixon devait démissionner peu de temps après pour cause de Watergate et Willy Brandt, en raison d’une affaire d’espionnage. Je pensais que si un fou avait l’idée de bombarder Notre-Dame, les nations du monde entier seraient en deuil et ils pourraient, à cette occasion, mettre fin à leurs rivalités.

Poher assurait de nouveau l’interim de la présidence et comme le disait un des personnages de la pièce en alexandrin écrite par Bernard Kouchner et Michel-Antoine Burnier : les Voraces : Poher à force de faire les intérims finira bien par faire un septennat.

Rentré à Grenoble, je retrouvais les camarades se disputant au sujet des prochaines présidentielles. Mitterrand venait de se déclarer et l’on attendait la candidature de Giscard. Giscard avait choisi Chamalières, la banlieue cossue de Clermont-Ferrand, pour annoncer sa candidature. La télévision avait retenu de ce personnage sa prestation à l’accordéon de : Je cherche fortune tout autour du chat noir. La victoire de la gauche semblait difficile mais pas impossible. Beaucoup de gens de gauche se seraient accommodés d’une victoire de Chaban, car c’était un démocrate très orienté sur les questions sociales. Il avait d’ailleurs des conseillers remarquables, proches de la gauche : Jacques Delors et Simon Nora l’avaient aidé à rédiger les lois sur la formation permanente. Mais tous les gens de droite et les réactionnaires se tournaient vers Giscard. Il était considéré comme plus compétent que Chaban et tout en ayant été ministre de De Gaulle ou de Pompidou, il avait pris ses distances vis-à-vis de ces présidents. Voilà que Lecanuet, un homme politique tout à fait sans intérêt se prétendant du Centre, mais qui était tout simplement de droite se rallie sans conditions à Giscard et voici que Jacques Chirac essaie de saboter la candidature de Chaban.

Je vis Mireille et Paul, .mes oncles et tantes. Ils avaient confiance en Giscard, tout comme d’ailleurs Lucien et Jeanne, autres oncles et tantes.

La campagne électorale battait son plein. Poher assurait les fonctions de président et l’on disait tous qu’à force d’assurer les intérims, il finirait bien par faire un septennat. André Malraux vint à la télévision pour soutenir Chaban et fit une prestation inintelligible. Malraux était connu pour avoir des tiques et les cameramen de la télévision ont su insister là-dessus. À chaque tique, des voix passaient de Chaban à Giscard. Giscard a dû envoyer des boites de chocolat à ces cameramen.

La candidature Chaban se marginalisait. La droite dans son ensemble rejoignait Giscard. Des personnes de gauche, inquiètes du soutien apporté à Mitterrand par les communistes et du sort tragique de l’Unité Populaire de Salvador Allende au Chili, rejoignaient aussi Giscard. L’affaire Soljenitsyne nourrissait la méfiance de beaucoup d’entre nous vis-à-vis des communistes. On parla même de menaces d’invasion de la France par l’Armée Soviétique, vieille rumeur entretenue depuis la fin de la guerre.

Il y eut des candidatures accessoires : Jean-Marie Le Pen, connu pour ses sentiments nationalistes, sortit son catéchisme anti-émigrés. Royer, le maire de Tours, axa sa campagne sur la défense des bonnes mœurs. Ses réunions furent l’objet de chahut. On vit au cours d’une de ses réunions, une fille se dénuder et exhiber ses seins. L’orateur resta impassible. Arlette Laguiller fut la première femme candidate et fit une campagne honorable. René Dumont, ce sympathique professeur, fut le premier candidat écologiste. Je l’avais entendu récemment à Aix. Il préconisait non seulement de lutter contre les pollutions mais aussi contre le gaspillage des riches entraînant la pénurie pour les pauvres.

Je devais aller à un meeting du Parti communiste avec Jacques Duclos, un orateur extraordinaire avec son accent pyrénéen et ses bons mots. Il devait mourir l’année suivante.

Vers cette époque, le Cardinal Daniélou mourrait d’une crise cardiaque au domicile d’une soi-disant danseuse. Cela rappelait un autre Président de la République terrassé dans les bras d’une maîtresse dans une chambre d’hôtel minable. Quand le médecin appelé au chevet du président demanda au valet de chambre si le Président avait toujours sa connaissance. On lui répondit qu’elle venait juste de quitter l’hôtel.

Le premier tour donna les résultats que l’on sait avec Mitterrand arrivant en tête, mais sans réserve de voix pour le second tour et Giscard en second, mais avec des réserves de voix. L’entre deux tours fut pénible. Le débat télévisé Giscard-Mitterrand tourna à l’avantage de Giscard avec sa sortie : « Vous n’avez pas le monopôle du cœur. »

Ce qui était remarquable, c’est que Giscard, comme Mitterrand, étaient appréciés aussi bien par leurs partisans que par leurs adversaires, les considérant comme des hommes politiques de talent.

Je reçus une lettre circulaire qui s’adressait aux médecins et qui appelait les médecins à apporter leurs suffrages à Giscard. Je me suis aperçu que les adresses étiquetées sur l’enveloppe postale étaient de même nature que toutes les adresses étiquetées des courriers de l’Ordre des médecins. L’Ordre des médecins avait prêté son carnet d'adresse. Il y avait de quoi saisir la justice sur les agissements partisans de cet ordre professionnel

 

Le vendredi avant le second tour, j’étais à Grenoble, ville où Mitterrand devait faire son dernier meeting. Je rejoignis le Palais de Glace vers dix-huit heures, alors qu’il ne devait parler que vers vingt heures. Je rencontrais un copain qui me dit : « Et si entre les deux tours, l’un des deux candidats décédait ? » Je réfléchissais et je pensais que cette éventualité n’avait pas été étudiée. Cette élection du président au suffrage universel fut un rajout à la Constitution de 1958, conçue essentiellement pour De Gaulle. De Gaulle n’avait pas imaginé pouvoir être en ballottage et n’aurait pas modifié sa constitution, s’il avait pensé à cette éventualité. Les Français dans leur ensemble ont apprécié cette forme d’élection. Nous étions tous joyeux, car si nous étions loin d’êtres sûrs d’une victoire de la Gauche, la campagne avait été fructueuse et avait remonté le moral des électeurs. En attendant notre « futur » président, nous avons eu droit à un petit récital de Juliette Gréco, arrivée avec sa robe noire et une rose à la main, qui nous chanta le petit poisson et l’accordéon. Le Président Mendès-France devait arriver sous les applaudissements et prendre place au premier rang. Vers vingt heures, Mitterrand arriva entouré d’une armée de gorilles, de photographes et de journalistes. Nous sentions que le monde entier nous observait. Mitterrand fit un discours enthousiaste, mais semblait loin de tenir la victoire pour acquise, ce qui donnait à la réunion un petit parfum de mélancolie. La soirée devait se clôturer par une Marseillaise que nous avons tous chantée. Il n’y eut pas d’Internationale, sans doute pour ne pas effrayer les électeurs modérés.

Le lendemain, je devais arriver à Aix et voter le dimanche 19 mai. J’étais domicilié à Aix chez mes parents et je votais dans cette ville. Le soir nous avons été chez Padula pour voir les résultats à la télévision. Mitterrand avait été battu par un nombre très réduit d’électeurs. Le coup d’état au Chili et l’affaire Soljenitsyne ont contribué à la victoire de Giscard. Les électeurs sont quelquefois frileux. Giscard commit sa première erreur en répondant en anglais à un journaliste américain et Mitterrand depuis Château-Chinon devait nous dire : « Je mesure votre tristesse à la mesure de votre espoir. » Il fallait donc se mobiliser pour les prochaines échéances.

Entre les deux tours, il y eut un évènement important : le coup d’état militaire du Général Spinola devait renverser la dictature au Portugal et permettre la révolution des œillets qui instituera la démocratie et donnera l’indépendance aux pays de l’empire colonial portugais

En juillet, au festival d’Avignon, Mitterrand devait assister à un spectacle et quand il pénétra dans la Cour d’honneur, il eut une grande ovation.

 

IV

 

En automne 1977, je me trouvais à Lyon où j’avais pris une fonction de médecin salarié dans le cadre de la Protection maternelle et infantile. La situation politique en France était dominée par la préparation des élections législatives. Des journalistes écrivaient des livres qui pouvaient nous éclairer : Pierre Viansson-Ponté, du Monde avait écrit des Lettres ouvertes aux hommes politiques, où il révélait le passé pétainiste de Mitterrand qui avait en son temps porté la francisque. Cela faisait partie des zones d’ombre de la personnalité de Mitterrand. Franz-Olivier Giesbert, appelé depuis quelques années FOG était à cette époque au Nouvel observateur. Il avait publié une biographie de Mitterrand qui nous éclairait sur le parcours de cet homme politique hors du commun. Georges Dayan ami de Mitterrand, avait dit à FOG que si Mitterrand ne devenait pas président de la république, il manquerait quelque chose à sa biographie. Mitterrand serait en mesure en cet automne 77 de battre Giscard, mais en cette saison, nous n’étions pas en campagne pour des élections présidentielles, mais pour des élections législatives. La victoire de la gauche semblait à portée de main, mais pourra-t-il, il Marchais était un grand tribun qui savait se faire écouter par ses partisans. La gauche perdit les législatives de 1978 et Rocard commença à faire des déclarations qui semblaient celles d’un prétendant à la candidature.

 

En octobre 1980, après un séjour de deux semaines en Tunisie je reprenais mes activités. J’appris par les journaux que Pivot faisait son émission Apostrophes sur les livres des médecins. Il recevait Minkowski, Milliez, Kouchner, Xavier Emmanuelli et Rapin. N’ayant pas de télévision, je m’invitais chez ma copine Claude Beauverd qui me reçut avec plaisir. Peu avant l’émission, j’appris qu’un attentat avait eu lieu dans la synagogue de la rue Copernic à Paris. C’était la première fois depuis les années noires de la guerre 39 qu’un attentat visait la communauté juive en France. Si cet acte était unanimement condamné, chacun l’expliquait de façon différente : les uns accusaient la Libye sans preuves, d’autres l’OLP, malgré la condamnation de l’acte par Yasser Arafat, d’autres l’extrême droite française. Tout était possible. Les commanditaires de ce crime n’ont toujours pas été identifiés. Il est probable qu’il s’agissait de groupes terroristes palestiniens dissidents. Des ministres se rendirent sur les lieux et s’étonnèrent de l’absence de Giscard et de la présence de Mitterrand. Giscard avait, selon certains, perdu les élections ce soir-là en ne jugeant pas utile de faire un déplacement. Barre fit un malheureux lapsus. Les manifestations de protestation eurent lieu le lundi suivant. Je me suis rendu à celle de Lyon et je dois dire que j’aurais préféré qu’il n’y ait pas de banderoles ou de drapeaux israéliens brandis par les manifestants. Des ministres honnêtes comme Simone Veil ou Bernard Stasi jugèrent la présence de banderoles et de drapeaux – drapeaux israéliens ou drapeaux rouges des gauchistes -tout à fait inopportune dans une telle manifestation unitaire.

En Algérie, la ville d’El Asnam (Orléansville) devait être de nouveau victime d’un séisme. La ville fut détruite à quatre vingt pour cent. J’ai pris des nouvelles de mes amis. Belkacem perdit deux membres de sa famille. Le Centre Albert Camus aurait subsisté. El Asnam après avoir été Orléansville devint Chlef. Ces changements de noms ressemblent à des actes conjuratoires face aux mauvais sorts.

La campagne présidentielle commençait. Michel Rocard, qui bien que socialiste ne s’entendait pas très bien avec Mitterrand prit l’initiative d’annoncer sa candidature ou plutôt sa candidature à la candidature du Parti socialiste. Il fit une déclaration solennelle mais peu convaincante, depuis sa mairie de Conflans-Sainte-Honorine et cette déclaration n’a eu pour effet que de donner une plus grande légitimité à la candidature de Mitterrand annoncée par l’intéressé peu de temps après. Rocard est pour moi, un homme politique honnête et sympathique. C’est un homme qui connaît très bien ses dossiers, mais il manque de stratégie et dit souvent des vérités mais à contretemps. C’est pour cela qu’il devint un excellent premier ministre mais qu’il ne put accéder à la magistrature suprême. Il est toujours bon de parler vrai et d’éviter ce que l’on appelle la langue de bois, il faut savoir le moment pour dire une vérité dure à entendre. Il en est de même dans les entretiens que les médecins ou le psychologues ont avec leurs patients : une même vérité peut rassurer ou blesser selon le moment où on l’a dit.

Nous entrions dans la politique spectacle. Je me souviens avoir fait un rêve étrange, à la fin du septennat de VGE : Giscard renvoyait Barre pour le remplacer par Léo Ferré. Ce n’était qu’un rêve. Il n’empêche que Coluche annonça sa candidature et cette candidature a été salutaire car elle a réduit les prestations télévisées des hommes politiques à des numéros de clown. Une amie me disait qu’elle n’arrivait plus à distinguer un homme politique de son imitateur. Les imitateurs dépassaient les limites admissibles : Henri Tisot imitait de Gaulle avec des discours sur des sujets dérisoires et sur un mode burlesque. Thierry Le Luron faisait avec talent des mauvais discours de Mitterrand ou de Chirac et arrivait à leur faire dire des choses qu’ils n’avaient jamais dites.

Des évènements affectaient le monde intellectuel. Romain Gary se donnait la mort peu de temps après le suicide de sa femme Jean Seberg. Pivot n’avait pas encore révélé l’identité d’Emile Ajar, qui n’était autre de Romain Gary. Ce n’est qu’en juin 1981, que ce fait ait été connu. Il est permis de penser que l’écrivain n’ait pas supporté cette double identité.

Un soir, j’allais voir un film de Bergman qui se termine par une scène horrible. Un homme tue par amour la femme qu’il aime. Le lendemain, j’apprenais par les journaux que le philosophe Louis Althusser avait tué son épouse. Ce meurtre nous interrogeait sur la fragilité psychologique de beaucoup de grands esprits.

Je n’avais pas de télévision. Je sus que Mitterrand avait affirmé à Alain Duhamel et à Jean-Pierre El Kabbach qu’il s’engageait à supprimer la peine de mort. Je remarquais le courage de Mitterrand qui s’engageait sur un sujet très controversé alors que Giscard, n’osait pas s’engager pour ne pas décevoir sa clientèle.

Fin mars, je me rendais au grand meeting de Mitterrand au Palais des sports de Lyon. La salle était pleine à craquer. Je remarquais que Mitterrand semblait bien plus rassuré qu’à Grenoble en 1974. Il semblait croire à la victoire. Ce meeting nous remontait le moral et chacun pensait que la victoire de la Gauche était tout à fait possible. J’ai donc envoyé un chèque au Comité de soutien à Mitterrand.

Le premier tour des présidentielles était encourageant. Il fallait tirer deux semaines. J’avais été voir le débat Giscard Mitterrand chez ma collègue assistante sociale Simone Jacquin. Je remarquais l’assurance de Mitterrand face à Giscard, cela contrastait avec le duel de 74.

Le 10 mai 1981, j’allais voter à Aix et je rentrais à Lyon le soir. Je devais être chez moi vers vingt heures dix et je pris la radio et j’entendis une déclaration de Jospin, faisant état de la victoire de Mitterrand. Je pris ma voiture et me rendis chez les Jacquin pour voir les commentaires à la télévision. Nous étions tous joyeux et prêts à faire la fête et nous regrettions que le bal de la Bastille fut mouillé. Les journalistes de télévision, notamment Cavada et El Kabbach semblaient affectés d’une certaine gène. Lorsque El Kabbach eut Marchais au téléphone, ce dernier lui dit : « Ah ! C’est El Kabbach ! » Entraînant les éclats de rire de l’assistance. Giscard avait perdu, mais avait gagné des voix par rapport à l’élection de 74. Il avait inconsciemment fait voter une loi qui allait se retourner contre lui. La loi sur la majorité civile à dix-huit ans avait augmenté le nombre des électeurs et les jeunes sont plus des électeurs de gauche que des électeurs de droite.

Le lendemain, tous mes collègues étaient joyeux. Au centre où je travaillais, les assistantes sociales fleurirent leurs bureaux de roses et me félicitèrent car elles avaient su que j’avais signé un appel à voter Mitterrand et cet appel était affiché sur les panneaux électoraux.

J’avais écouté, peu de temps avant le second tour, un entretien avec Jacques de Fontbrune sur les quatrains de Nostradamus. Jacques de Fontbrune s’appelait en réalité Jacques Pigeard de Gurbert et était le premier mari de Marie Salavert, notre voisine d’Aix qui avait eu de ce premier mariage deux enfants Béatrice et Guillaume, qui sont devenus mes amis. Fontbrune avait fait une nouvelle traduction des quatrains ; il refusa de parler des prédictions de Nostradamus sur l’élection présidentielle en raison de la discrétion qui s’imposait mais évoqua un possible assassinat du pape à Lyon.

Le mercredi 13 mai, mon père me téléphona, je lui demandai des nouvelles, il me dit : « Moi, je vais bien, c’est le pape qui va mal. Il vient d’avoir été poignardé à Rome. » Je pensais à cette prédiction de Nostradamus qui n’était pas exacte mais troublante. L’un des plus beaux gestes du Pape Jean-Paul II a été de rendre visite à son meurtrier dans sa cellule, quelques années après le drame. Cela rappelle une scène célèbre des Justes de Camus.

La presse ne manque pas de faire allusion aux prophéties de Nostradamus revu par Jacques de Fontbrune. Il y aurait dans un des quatrains : « Dès que la rose éclora, le sang coulera. » Nostradamus dans ses quatrains aurait prédit l’élection de Mitterrand, et l’attentat contre le pape.

Cette fin de septennat de Giscard avant la prise de fonction de Mitterrand paraissait interminable. Giscard mit en scène son départ en laissant l’image d’un homme tournant le dos à ses téléspectateurs et une chaise vide. Mitterrand devait enfin rentrer dans l’Elysée et Giscard devait quitter le château sous les huées de quelques imbéciles qui semblaient ignorer que dans un combat politique le perdant d’une élection doit être respecté.

Mitterrand avait soigné la mise en scène de son entrée en fonction : Arc de triomphe, Hôtel de Ville, Panthéon. Tout cela était fort émouvant et nous avions l’impression qu’une partie du peuple français éloignée longtemps des responsabilités reprenait ses droits. La Constitution élaborée par De Gaulle avait fonctionné et n’était donc pas aussi mauvaise qu’on le pensait auparavant.

Vers le 20 mai, je partis pour Venise avec mes parents. Nous sommes retournés dans nos lieux favoris et cette fois-ci nous avons fait une promenade en gondole. Nous avons été voir les confettis de la lagune : Burano avec ses maisons multicolores et Torcello avec les ruines de sa basilique. À la fin du séjour, ma mère a été saisie du syndrome vénitien : se sentir prisonnier dans la Cité des Doges et ne plus pouvoir la quitter. Nous devions prendre un train de nuit vers vingt heures et des quatorze heures, nous avons été déposé les bagages à la consigne et nous avons fait des promenades à pied dans les quartiers comme le Cannareggio près de la gare. Et nous avons bien failli rater le train : nous avions égaré le reçu de la consigne et il a fallu parlementer un bon moment pour pouvoir récupérer nos valises.

Les élections législatives confirmèrent une poussée de gauche et Mitterrand eut presque une mariée trop belle. Tous les espoirs étaient permis : une grande partie de la population était réjouie, une autre faisait la tronche en annonçant la faillite économique voire la soviétisation du pays. Parmi les déçus, il y avait Lucien et Jeanne d’un côté et de l’autre Mireille et Paul, qui sous couvert d’anticommunisme défendait leurs situations de petits-bourgeois. Des médecins réactionnaires décrivaient la mitterrandite, petite dépression post-électorale.

Jean-Pierre Bénisti

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6 avril 2017 4 06 /04 /avril /2017 18:52

I


Les Français s’apprêtent à voter pour un nouveau président. La campagne est un peu terne par rapport aux élections présidentielles que j’ai connues. Mais où sont les présidentielles d’antan. Sous la IVe République, les présidents présidaient, mais ne gouvernaient pas Ils ne se contentaient pas d’inaugurer les chrysanthèmes. Je me souviens dans une enfance très lointaine du voyage du Président Vincent Auriol à Alger. Me promenant sur les boulevards d’Alger, nous vîmes passer un Monsieur debout dans une voiture découverte. Ma famille appréciait Vincent Auriol, qui avait été en son temps ministre des finances de Léon Blum, autre homme politique aimé de la famille. Il y eut peu avant Noêl 53 des élections présidentielles au suffrage indirect : les députés et sénateurs réunis en congrès devaient choisir entre deux candidats : l’ancien gouverneur général de l’Algérie Marcel Edmond Naegelen présenté par la gauche et le Président du conseil Joseph Laniel, homme politique de droite bien oublié aujourd’hui. Le congrès n’arrivait pas à départager les deux candidats. Le débat portait sur l’attitude des deux hommes lors du débat sur la CED (Communauté européenne de défense). Dans les cafés, les gens s’amusaient à faire des paris sur le gagnant. Finalement le gagnant fut un troisième homme : René Coty, un sénateur qui n’avait pas participé au débat sur la CED pour cause d’hospitalisation pour ablation de la prostate. « Voilà a quoi tient une présidence de la République » disait à ce sujet Jacques Fauvet, l’ancien directeur du Monde. . Clemenceau qui était aussi médecin disait qu’il y avait deux choses parfaitement inutiles : la prostate et la présidence de la république. S’il y a un étudiant en médecine qui cherche un sujet de thèse, je pourrais l’aider sur un sujet à la fois médical et historique : Prostate et politique. Le président Coty laissa peu de souvenirs aux Français, on se souvient surtout de sa femme, une brave dame obèse que l’on verrait bien faire de bons petits plats cuisinés. Germaine Coty ne ressemblait ni à Tante Yvonne ni à Carla. Elle mourut pendant le mandat de son mari et eut droit à des funérailles grandioses.

Étant en Algérie, loin de la France hexagonale que l’on appelait métropole, les évènements politiques n’étaient pas perçus de la même façon qu’à l’intérieur de la France. Nous voyons les choses avec une certaine distance. En 1958, j’étais au lycée et j’ai eu un professeur d’histoire, René Pillorget qui n’était pas de droite, mais d’extrême droite et qui nous a appris à lire les constitutions à l’aide de petits schémas. J’ai pu comprendre toutes les constitutions depuis 1789. Si je rencontrais Monsieur Pillorget, je lui dirais que son enseignement d’un homme de droite m’a aidé à rester à gauche. En 1958, à la suite des complots fomentés par les activistes et les militaires d’Alger, la IV ème république agonisait et De Gaulle, dernier président du Conseil de la IVéme république fit un référendum pour approuver une Constitution où le président de la république gouvernerait. Ce référendum ressemblait fort à un plébiscite, sorte de consultation populaire utilisée naguère par Napoléon III. L’ambiance pré-electorale en France comme en Algérie était fiévreuse. Le référendum approchait. Les gens plaisantant en chantonnant : « Dis-moi oui, dis-moi non, dis- moi si tu m’aimes. . » .Des caricatures montraient notre chère Marianne déguisée en Brigitte Bardot au corsage largement dégrafé, comme pour distraire le peuple et faire en sorte qu’ils ne réfléchissent pas trop aux problèmes politiques. Marianne bardotisée disait : « Pour qui votait-on ? » ou « Pour qui vos tétons ? » Le Oui l’emporta et en décembre 58, Coty démissionna et De Gaulle devint président après une élection dont les électeurs étaient à cette époque, les députés, sénateurs, conseillers généraux et autres notables. De Gaulle avait un concurrent le communiste Georges Marrane qui obtint 13% des voix. Beaucoup de rues des banlieues communistes de Paris ou de Lyon portent le nom de Georges Marrane et si vous demandez aux nombreuses femmes voilées passant rue Georges Marrane à Vaulx en Velin : « Qui est Georges Marrane ? » Vous serez certainement surpris de la réponse.

En 1962, après la fin de la guerre d’Algérie, De Gaulle modifia la Constitution de 58 en faisant approuver par referendum l’élection du président au suffrage universel. Je suivais les choses de loin, j’étais dans l’Algérie nouvelle et j’étais plus intéressé par la politique du pays nouvellement indépendant. Toutefois, j’aurais probablement voté non à ce référendum, car le Président devenait aussi puissant que l’ensemble des députés de l’Assemblée nationale. Cette élection au suffrage universel mettait en concurrence le Président et le Parlement

La première élection présidentielle au suffrage universel eut lieu fin 1965. J’étais toujours en Algérie. Tout en m’intéressant à cette élection, je la voyais avec une certaine distance. Vu d’Alger, nous voyions la campagne électorale en France avec un certain plaisir dû à la l’absence d’élections libres en Algérie où les changements de gouvernement se faisaient par coup d’état Il y avait l’embarras du choix : De Gaulle, un homme poli, insipide et sans intérêt : Lecanuet, un fasciste authentique ; Tixier-VIgnancourt, un homme dit de gauche : Mitterrand et un candidat folklorique : Marcel Barbu. J’étais décidé à voter Mitterrand, par fidélité envers la gauche, mais aussi parce que je n’appréciais pas la Constitution de la cinquième république et l’élection du président de la république au suffrage universel. Mes parents auraient voté De Gaulle, en raison d’une fidélité envers l’ancien chef de la France libre et d’une certaine méfiance vis-à-vis de Mitterrand, homme politique dont l’action passée était contestable En fait, nous n’avons pu nous inscrire sur les listes électorales et nous n’avons pas voté du tout. J’ai déjà dit à ce sujet que lorsque l’on réside hors du territoire national, on a une position politique toute différente que lorsque l’on réside à l’intérieur. Vu de l’extérieur, la stature du chef de l’état et sa politique extérieure priment sur la vie quotidienne des citoyens. Mes camarades algériens s’étonnaient qu’il y ait tant de français prêts à voter pour un autre candidat que De Gaulle : « Les Français sont cons, qu’est-ce qu’ils reprochent à De Gaulle ? » me disait un de mes amis algériens.

 

II

 

En 1969, je faisais mes études à Grenoble et j’allais de temps en temps à Alger voir mes parents. Au printemps 1969, au retour d’un voyage à Alger, je trouvais la France en pleine campagne électorale pour le référendum sur la décentralisation que De Gaulle avait organisé. J’aurais pu voter oui, car la réforme proposée ne me déplaisait pas, mais considérant qu’il était malhonnête de la part des présidents de mettre son mandat en jeu, je pouvais tout au plus voter blanc. En fait je n’ai pas pu voter car je n’étais pas encore inscrit sur les listes électorales, vu ma situation de nomade. Je n’ai pas été étonné des résultats et j’ai pensé que De Gaulle, vexé de ne pas avoir maîtrisé le mouvement de mai 68 et ne devant son salut qu’à l’habileté de son premier ministre Pompidou, était à la recherche d’une nouvelle légitimité. Le peuple français ne la lui a pas donnée. On peut aussi assimiler le coup de dès du président à un acte suicidaire d’un homme politique épuisé. Il ne devait d’ailleurs pas survivre longtemps à son départ de l’Élysée.

De Gaulle devait démissionner et le Président du Sénat, Alain Poher assurait l’intérim de la présidence. Si De Gaulle avait démissionné en 68, l’intérim aurait été assuré par Gaston Monnerville et la France aurait eu à sa tête un brillant homme politique originaire de Guyane.

La campagne présidentielle devait suivre. Heureusement que je ne votais pas, car je ne savais pas si il fallait voter pour Deferre président avec Mendès-France premier ministre ou pour Rocard. Il est probable que j’aurais voté Rocard. Il y avait aussi Duclos, dont les interventions télévisées étaient extraordinaires : « Monsieur Pompidou, ne veut pas tuer la poule aux œufs d’or, on sait dans quel panier il les met les œufs d’or ! » En aucun cas je n’aurai voté pour Poher, dont les idées politiques ne se différentiaient pas beaucoup de celles de la droite et qui n’avait pas l’intelligence de Pompidou. . Il est probable que j’aurais voté pour Pompidou au second tour. Tout en n’étant pas en accord avec sa politique, je le considérais comme un homme intelligent, cultivé et honnête.

                                                            Jean-Pierre Bénisti

 

 

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4 mars 2017 6 04 /03 /mars /2017 16:33

Mon ami Henri Chouvet (1906-1987) m'avait envoyé en 1986 à l'occasion du nouvel an un montage photographique intitulé l'heure c'est l'heure, qui pourrait être inspiré d'une photo d'Èli Lotar exposée actuellement au musée du Jeu de Paume. Il est possible que Chouvet n'est jamais vu cette photo.

Je constate que j'ai fait en 1963 une photo de boucherie à El Oued (Algérie) sans avoir vu la photo des abattoirs d'Èli Lotar

Jean-Pierre Bénisti

Voir : Site du mUsée du Jeu de Paume :

http://www.jeudepaume.org/?page=article&idArt=2686

 

en haut  l'heure c'est l'heure par Henri Chouvet, en bas  photo d'Eli Lotar
en haut  l'heure c'est l'heure par Henri Chouvet, en bas  photo d'Eli Lotar

en haut l'heure c'est l'heure par Henri Chouvet, en bas photo d'Eli Lotar

El Oued en haut Photo JPB ) en bas les abattoirs de la Vilette par Èli Lotar
El Oued en haut Photo JPB ) en bas les abattoirs de la Vilette par Èli Lotar

El Oued en haut Photo JPB ) en bas les abattoirs de la Vilette par Èli Lotar

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3 février 2017 5 03 /02 /février /2017 12:32

« Quand j’habitais Alger, je patientais toujours dans l’hiver parce que je savais qu’en une nuit, une seule nuit froide et pure de février, les amandiers de la vallée des Consuls se couvriraient de fleurs blanches. Je m’émerveillais de voir ensuite cette neige fragile résister à toutes les pluies et au vent de la mer »

Albert Camus Les Amandiers in l’Été

 

Pour décrire les fleurs d’amandier

 

Pour décrire les fleurs d’amandier, l’encyclopédie
des fleurs et le dictionnaire
ne me sont d’aucune aide…
Les mots m’emporteront
vers les ficelles de la rhétorique
et la rhétorique blesse le sens
puis flatte sa blessure,
comme le mâle dictant à la femelle ses sentiments.
Comment les fleurs d’amandier
resplendiraient-elles
dans ma langue, moi l’écho ?
Transparentes comme un rire aquatique,
elles perlent de la pudeur de la rosée
sur les branches…
Légères, telle une phrase blanche mélodieuse…
Fragiles, telle une pensée fugace
ouverte sur nos doigts
et que nous consignons pour rien…
Denses, tel un vers
que les lettres ne peuvent transcrire.
Pour décrire les fleurs d’amandier,
j’ai besoin de visites
à l’inconscient qui me guident aux noms
d’un sentiment suspendu aux arbres.
Comment s’appellent-elles ?
Quel est le nom de cette chose
dans la poétique du rien ?
Pour ressentir la légèreté des mots,
j’ai besoin de traverser la pesanteur et les mots
lorsqu’ils deviennent ombre murmurante,
que je deviens eux et que, transparents blancs,
ils deviennent moi.
Ni patrie ni exil que les mots,
mais la passion du blanc
pour la description des fleurs d’amandier.
Ni neige ni coton. Qui sont-elles donc
dans leur dédain des choses et des noms ?
Si quelqu’un parvenait
à une brève description des fleurs d’amandier,
la brume se rétracterait des collines
et un peuple dirait à l’unisson :
Les voici,
les paroles de notre hymne national !

Mahmoud Darvitch (traduction Elias Sambar ) in Comme des fleurs d’amandier ou plus loin, Actes Sud, Arles 2007.

 

 

L’amandier

 

J’avais l’plus bel amandier
Du quartier,
Et, pour la bouche gourmande
Des filles du monde entier,
J’ faisais pousser des amandes :
Le beau, le joli métier !


Un écureuil en jupon,
Dans un bond,
Vint me dir’ : “Je suis gourmande
Et mes lèvres sentent bon,
Et, si tu m’donn’s une amande,
J’te donne un baiser fripon !


- Grimpe aussi haut que tu veux,
Que tu peux,
Et tu croqu’s, et tu picores,
Puis tu grignot’s, et puis tu
Redescends plus vite encore
Me donner le baiser dû !”


Quand la belle eut tout rongé,
Tout mangé...

« Je te paierai, me dit-elle,
A pleine bouche quand les
Nigauds seront pourvus d’ailes
Et que tu sauras voler !


“Mont’ m’embrasser si tu veux,
Si tu peux...
Mais dis-toi que, si tu tombes,
J’n’aurai pas la larme à l’oeil,
Dis-toi que, si tu succombes,
Je n’porterai pas le deuil !”


Les avait, bien entendu,
Toutes mordues,
Tout’s grignoté’s, mes amandes,
Ma récolte était perdue,
Mais sa joli’ bouch’ gourmande
En baisers m’a tout rendu !


Et la fête dura tant
Qu’le beau temps...
Mais vint l’automne, et la foudre,
Et la pluie, et les autans
Ont changé mon arbre en poudre...
Et mon amour en mêm’ temps !

 

Georges Brassens

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5 janvier 2017 4 05 /01 /janvier /2017 17:53

Sommaire du N° 205-206: HOMMAGE A HAMID NACER-KHODJA : LUI, NOUS, ET JEAN SENAC

Textes réunis par Odile teste

Le «cortège des poètes» et artistes

· Portrait de Hamid Nacer-Khodja, de Denis Martinez

· Adieu à Hamid Nacer-Khodja, par Abdelmadjid Kaouah

· Deux dessins pour Hamid Nacer-Khodja, de Aksouh

· Pour saluer l’enfant du pays, suivi de Interview de trois poètes élus par Jean Sénac, par Azeddine Lateb

· « Cet homme était grand comme une main ouverte », de Hamid Tibouchi

· Poème à HNK, de Abdelhamid-Laghouati

· Hamid Nacer-Khodja, poète du dedans, par Abdelmadjid Kaouah

· Une amitié de 14 ans, par Marc-Bonan

· Le poète de « la profonde terre du verbe aimer » par Lazhari Labter

· Estampe, de Hakim Beddar

· Hamid Nacer-Khodja tel qu’en lui-même, par Denise Brahimi

· Le cortège des poètes , par Patricia Sustrac et Guy Basset

· Hamid Skif : jalons d’une oeuvre-vie, par Hamid Nacer-Khodja

· In memoriam (en conversant avec Hamid), par François Bogliolo

Jean Sénac avant tout : la fidélité absolue

· Hommage à Hamid Nacer-Khodja, par Jacques Miel

· Testament, de Jean Sénac

· Interview de Hamid Nacer-Khodja, par Blandine Valfort

· Hamid Nacer)Khodja, poète, enseignant et critique, par René de Ceccatty

· Merci Hamid, par Eglantine Jouve

· Le poète au tamis, par Slimane Aït Sidhoum

· Hamid Nacer-Khodja, « fédérateur humaniste des Lettres franco-algériennes en contexte colonial » par Christiane Chaulet Achour

« Tous des enfants de l’Algérie »

· Entretien, avec Guy Dugas

· Adios compañeros, par Jean-Pierre Bénisti

· Charlot et sa bande, par Denise Brahimi

· Souvenir de Hamid Nacer-Khodja, par Pierre Rivas

· Le raffinement, par Agnès Spiquel

· Le partage, par Pierre Masson

· Disparition, par Guy Basset

· HNK, c’est ainsi qu’on le nommait, par Jean-Pierre Bénisti

· Un ami, un complice s’en est allé, par Rénia Aouadène

· Hommage à la mémoire de Hamid Nacer-Khodja, par Maurice Mauviel

HNK, Universitaire, chercheur, collègue, mais toujours un ami

· L’Enarque de la beauté, par Ameziane Ferhani

· La fin de l’enfance , par Hervé Sanson

· Merci à Hamid Nacer Khodja pour ses dix ans à l'AFI , par Guy Dugas

· Année Francophone Internationale 2015-2016 : Algérie, par Hamid Nacer-Khodja

· Hamid l’ami, et Limag, par Charles Bonn

· Hamid, le moine-poète-archiviste, par Afifa Bereerhi

· Mors Imperator, par Amina Azza Bekkat

Cahier d’hommages et de témoignages

· Texte du 17 septembre 2016

· Cahier de messages

· Remerciements, par Nadia Ouali Nacer-Khodja

ART : ALI SILEM

· Biographie sommaire, par Dalila Morsly

· Quelques expositions personnelles récentes

· Ali Silem, par Jacky Essirard

· La guerre et la paix. Autour de quelques dessins et peintures, par Ali Silem

· Prélude marin. Sur une suite de tableaux du peintre Ali Silem, par Abdelmadjid Kaouah

· Les nouveaux alliages, par Malika Bouabdallah

· Ali Silem, par Olivier Revault d’Allonnes

Catégorie: Sommaires de la revue

Pour commander les ouvrages, il faut passer un mail à marsa@free.fr

 

 

VOIR

 

http://marsa-algerielitterature.com/sommaires/304-2017-01-03-05-56-21.html

 

 

La revue sera disponible à l'hommage à HNK au Centre Culturel Algérien rue de la Croix Nivet à Paris XV ème le jeudi 12 janvier à 18h

Hommage à Hamid Nacer-Khodja
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22 décembre 2016 4 22 /12 /décembre /2016 10:23

Ballade de Noêl

 

 

« Tant l’on crie Noël qu’il vient. »
François VILLON

 

C’est vrai qu’il vient et qu’on le crie !
Mais non sur un clair olifant,
Quand on a la gorge meurtrie
Par l’hiver à l’ongle griffant.
Las ! Avec un râle étouffant
Il est salué chaque année
Chez ceux qu’il glace en arrivant,
Ceux qui n’ont pas de cheminée.

Il jasait, la mine fleurie,
Plus joyeux qu’un soleil levant,
Apportant fête et gâterie,
Bonbons, joujoux, cadeaux, devant
Le bébé riche et triomphant.
Mais quelle âpre et triste journée
Pour les pauvres repus de vent
Ceux qui n’ont pas de cheminée.

Heureux le cher enfant qui prie
Pour son soulier au noeud bouffant,
Afin que Jésus lui sourie !
Aux gueux, le sort le leur défend.
Leur soulier dur, crevé souvent,
Dans quelle cendre satinée
Le mettraient-ils, en y rêvant,
Ceux qui n’ont pas de cheminée ?

                          ENVOI

Prince, ayez pitié de l’enfant
Dont la face est parcheminée,
Faites Noël en réchauffant
Ceux qui n’ont pas de cheminée.

            Jean RICHEPIN  (1849-1926)

            La  chanson des Gueux

 

 

Lorsque j’étais à l’école primaire à Alger, j’avais eu un jeune instituteur qui  savait que les enfants ont une excellente mémoire et que l’on pouvait mettre à profit cette mémoire pour faire apprendre (par cœur) des  poésies intéressantes, loin des niaiseries habituelles. C’est ainsi  que j’ai du apprendre une Ballade de Noël écrite par un écrivain né à Médéa : Jean-Richepin.  Nous étions fiers d’apprendre un poème écrit par un de nos compatriotes, car Richepin est né à Médéa.

En fait , Richepin est né à Médéa par hasard, son père étant médecin militaire qui eut probablement " un enfant non voulu, qui est devenu un chevelu poète." alors qu'il aurait préféré qu'il fut notaire.

Cette ballade est une imitation de Villon et si on veut la chanter, il suffit de se servir de la musique que Brassens a écrite pour la Ballade des dames du temps jadis.

Le même Brassens a mis en musique un poème de Richepin .intitulé Philistins :

 

« Philistins, épiciers,
Alors que vous caressiez
Vos femmes,
Vos femmes.

En songeant aux petits
Que vos grossiers appétits
Engendrent,
Engendrent.

Vous disiez : ils seront,
Menton rasé, ventre rond,
Notaires,
Notaires.

Mais pour bien vous punir,
Un jour vous voyez venir
Au monde,
Au monde.

Des enfants non voulus
Qui deviennent chevelus
Poètes,
Poètes.

Car toujours ils naîtront
Comme naissent d’un étron
Des roses,
Des roses.

 

 Brassens a légèrement modifié le texte et n'a pas retenu  le dernier couplet.  

 

 
 
 
 
 
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19 décembre 2016 1 19 /12 /décembre /2016 15:17

Cette fresque de Pierro della Francesca est une des rares peintures ou la Vierge est représentée enceinte.Elle se trouve à Monterchi près d'Arezzo en Toscane. 

Le Professeur Alexandre Minkowski (1915-2004) avait écrit ce texte pour le Nouvel Observateur du 2 décembre 1984

JPB

 

Madonna del Parto
Madonna del Parto
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11 novembre 2016 5 11 /11 /novembre /2016 12:55

 

Triste semaine, Trump, Léonard Cohen, mais c'est aussi le 11 novembre, jour où l'on commémore la plus grande connerie du vingtième siècle...

 

Je sais que les guerriers de Sparte
Plantaient pas leurs épées dans l'eau
Que les grognards de Bonaparte
Tiraient pas leur poudre aux moineaux
Leurs faits d'armes sont légendaires
Au garde-à-vous, je les félicite
Mais, mon colon, celle que j'préfère
C'est la guerr' de quatorz'-dix-huit

 

                Georges Brassens.


 

 

Aujourd’hui nous célébrons la fin de la Grande guerre. Pourquoi pas ? Cette  guerre eût une telle importance qu’elle mérite que l’on s’en souvienne. Mais faut-il  pour cela maintenir un jour de congé quand peu de personnes se rendent aux cérémonies de souvenir.

Dans mon enfance, je me souviens que les fenêtres des maisons de  la ville où j’habitais étaient,  ce jour-là,  recouvertes  de drapeaux et comme l’anniversaire de la naissance de ma mère est  le 12 novembre, je pensais que s’il y avait des drapeaux,  c’était en l’honneur de ma maman.

Et ceci me ramène à des histoires familiales : la naissance de Solange, ma mère en 1914 avait permis à mon grand-père, père d’un quatrième enfant d’être démobilisé et de ne pas partir aux Dardanelles, où périrent la plupart de ses camarades de régiment.

L’oncle de mon père, que l’on appelait Tonton Jules, fut blessé sur le front et sa blessure fut fêtée car elle lui permit de ne pas être tué. Ce tonton Jules, après sa démobilisation, ne cherchait pas à travailler beaucoup et vivait d’expédients. Il avait un caractère histrionique et faisait quelques poésies sentimentales ou quelques chansonnettes dans l’esprit des opérettes à la mode au début du vingtième siècle.  J’ai retrouvé un de ses petits écrits sentimentaux :

 

En 1915

 

Émotion ressentie par l’auteur

 

Il avait fait la Marne, il avait fait l’Yser

Pataugeant dans la boue, il avait, tout l’hiver,

Vécu dans les boyaux. Les balles, les obus,

L’avaient rendu malades. Il avait combattu,

Ne se plaignant jamais, l’âme pleine de rage,

Un puissant ennemi ne rêvant que pillage

Il s’était endurci aux horreurs de la guerre,

Insensible aux  grands maux, dont il était témoin,

Piétinant des cadavres maculés de terre,

Il allait, le cœur sec, ne s’émouvant de rien.

En changeant de secteur, un jour, son bataillon

Passa devant une humble et modeste maison

À moitié détruite, et dont les occupants

Étaient partis au loin, en des lieux plus cléments.

Il vit, gisant au sol, et d’un bras amputée,

La chevelure blonde, une pauvre poupée…

Devant cette maison, minuscule pourtant,

Mais qui lui fit penser qu’autrefois une enfant,

Rieuse et sans souci, avait joué par là.

Pour la première fois, notre poilu  pleura.

 

Jules Zermati

 

Cette guerre dans notre famille était considérée par mon entourage comme une énorme connerie, comme l’avait dit Prévert. Une étincelle à Sarajevo avait mis le feu aux poudres et les soldats dans les tranchées ne pensaient plus beaucoup à l’Archiduc. Elle eut une très grande répercussion sociale. Un jeune conscrit échappa au casse-pipe, il avait assassiné Jean Jaurès et put être protégé pendant  quatre ans en prison, pour ensuite être libéré.

 

Robert Namia, un ami de mes parents, nous disait : « Nous, enfants nés pendant la guerre 14, nous étions tous des orphelins ou des bâtards. »  Et en effet, beaucoup de mères de famille durent élever seules leurs enfants et furent obligées de travailler en dehors de leurs foyers. Vers 1960, dans un restaurant parisien , une vieille dame nous disait : «  Je me considère, comme une veuve de guerre  Je dis à tout le monde que je suis une veuve de guerre,  vous vous rendez compte, lors de la Grande Guerre, il y eut beaucoup de garçons d’un âge proche du mien, qui sont morts et les filles se sont retrouvées en surnombre par rapport aux garçons et comme on dit beaucoup de filles n’ont pas pu trouver chaussures à leurs pieds et sont restées célibataires. Nous sommes comme des veuves de guerre, mais nous n’avons pas eu de pensions et heureusement que nous avons trouvé du travail. »

 

Je me souviens d’un fait divers ayant défrayé la chronique : un anarchiste parisien vint faire cuire deux œufs au plat sur la flamme du soldat inconnu. La dérision est peut-être une forme d’hommage.

Benjamin Péret rendit hommage aux anciens combattants

 

Si la Marne se  jette dans la Seine

C’est parce que j’ai gagné la Marne

S’il y a du vin en Champagne,

C’est parce que j’y ai pissé

(…)

Je suis un ancien combattant

Regardez comme je suis beau

 

Le chansonnier Monthéus écrivit une chanson célèbre chantée par Yves Montand : La butte rouge :

 

Sur cette butte là y'avait pas d'gigolettes
Pas de marlous ni de beaux muscadins.
Ah c'était loin du Moulin d'la Galette,
Et de Paname qu'est le roi des patelins.
C'qu'elle en a bu du bon sang cette terre,
Sang d'ouvriers et sang de paysans,
Car les bandits qui sont cause des guerres
N'en meurent jamais, on n'tue qu'les innocents !

La butte rouge, c'est son nom, l'baptême s'fit un matin
Où tous ceux qui grimpaient roulaient dans le ravin.
Aujourd'hui y'a des vignes, il y pousse du raisin,
Qui boira d'ce vin là, boira l'sang des copains.

 

 

 

Cette chanson a été écrite pour célébrer la bataille de la Somme. On pensait qu’il s’agissait d’un hommage aux Communards de 1871. Il y avait déjà confusion de mémoire

 

Enfin le plus bel hommage fut rendu par Brassens dans sa célèbre chanson.

 

 

            Jean-Pierre Bénisti  

 

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23 octobre 2016 7 23 /10 /octobre /2016 18:26

Un des derniers peintres de la génération des peintres non-figuratifs de l’immédiat après-guerre vient de nous quitter. Il avait largement dépassé la nonantaine.

Ce peintre originaire d’Algérie, commença à exposer à Alger dans la galerie d’André Thomas-Rouault en 1934. Cette galerie, fréquentée par Albert Camus, exposait de jeunes peintres comme Clot, Bénisti, Caillet ou Gallièro. Le jeune Louis Nallard connaissait bien Camus, car ses parents habitaient rue du Languedoc, près de la Boucherie de Monsieur Gustave Acault, l’oncle de Camus.  Après des études à l’école des Beaux-arts d’Alger il rejoint le groupe des peintres de la Galerie Collin où exposent Assus, Bernasconi, Bénisti, Caillet, Tona, Terracciano, Galliero, Durand  et   Maria Manton, celle qui deviendra sa femme.

Attiré par la peinture non figurative, il part pour Paris en 1947, avec Maria Manton et ses amis Bouqueton et Fiorini. Il rejoint le groupe des Réalités Nouvelles  et la galerie Jeanne Bucher, qui compte parmi ses peintres : Nicolas de Staël et Roger Bissière. Il ne coupe pas les ponts avec ses amis algérois et expose toujours avec eux. Le groupe de la galerie Collin, exposant depuis chez Charlot. Il participe avec Galliéro, Maisonseul et André Acquart aux revues dirigées par le poète Jean Sénac : Soleil, puis Terrasses.

Avec Maria Manton  et son ami le journaliste Claude Krief,, il soutient Jean Sénac qui s’est exilé à Paris pendant la guerre d’Algérie. Ce dernier avait d’ailleurs essayé de promouvoir la jeune peinture d’Algérie. C’est d’ailleurs, sous son impulsion que Jean de Maisonseul, nouveau directeur du Musée national des beaux-arts d’Alger, organisa une exposition des Peintres Algériens au Musée des Arts décoratifs de Paris, où furent réunis Baya, Benaboura, Bouzid, Benanteur, Khadda, Martinez, Bénisti, Galliéro, Sintès et naturellement Maisonseul, Nallard et Maria Manton.

En été, Nallard passait ses vacances à Peñiscola , en Espagne près de Valence. On a pu parler de groupe de Peñiscola  composé de Nallard, Bouqueton et Maria Manton. Sénac séjourna chez Nallard dans ce lieu. Bénisti vint aussi à Peñiscola, mais pour un très court séjour.

Après l’Indépendance de l’Algérie Nallard  et sa femme ont aidé leurs amis d’Alger à se faire reconnaître et à exposer. C’est ainsi que Aksouh, Bénisti, Burel, Chouvet, Durand ont exposé  à Paris grâce à eux dans une galerie de la rue Saint André des Arts aujourd’hui disparue et devenue une boutique de vêtements

Je m’étonne toujours lorsque je visite des expositions  de constater que les conservateurs de musées ne s’intéressent qu’aux peintres déjà célèbres et semblent ignorer ces peintres de qualité.

Adieu Louis, tu vas rejoindre ta chère Maria et tes amis récemment disparus : André Acquart, le décorateur de théâtre et Hamid  Nacer-Khodja, celui qui a édité les textes de Sénac sur les peintres (Visages d’Algérie) (1) où tu figures en bonne place.

 

                                                                                  Jean-Pierre Bénisti

 

 

1. Jean Sénac : Visages d’Algérie. Regards sur l’art. Documents réunis par Hamid Nacer-Khodja. Préface de Guy Dugas. Éditions Paris-Méditerranée. Paris 2002.

Voir : 

 

Claude Krief : Le défricheur des signes. Le Nouvel Observateur, 15 mars 1967.

Pierre Descargues : Louis Nallard, 224 pages, 24x30  Éditions Ides et Calendes, Neuchâtel, 1999

Signature Paris: Nallard, Maria Manton, Bouqueton , Catalogue de l'exposition chez Borzo, Hertogenbosh, Pays-Bas, Novembre Décembre 1993. Texte de Marike van der Knaap;

Les Peintres amis d'Albert Camus, Catalogue de l'exposition organisée par les Rencontres Méditerranéennes Albert Camus à Lourmarin en 1994

Louis Nallard et Maria Manton : le peintre et la vie. Dialogue avec Djilali Kadid. Algérie Littérature /action N°81-84 mai-octobre 2004

 

Louis Nallard (1918-2016)
Louis Nallard (1918-2016)
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