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15 septembre 2012 6 15 /09 /septembre /2012 17:17

As-tu déjà perdu le mot de passe

Le château se ferme et devient prison,

La belle aux créneaux chante sa chanson


Et le prisonnier gémit dans l’in pace.


Retrouveras-tu le chemin, la plaine, 


La source et l’asile au cœur des forêts, 


Le détour du fleuve où l’aube apparaît, 


L’étoile du soir et la lune pleine ?


Un serpent dardé vers l’homme s’élance, 


L’enlace, l’étreint entre ses anneaux,


La belle soupire au bord des créneaux,


Le soleil couchant brille sur les lances,


L’âge sans retour vers l’homme jaillit, 


L’enlace, l’étreint entre ses années.


Amours ! Ô saisons! Ô belles fanées !


Serpents lovés à l’ombre des taillis.

 

Robert DESNOS 

 

1942

 

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22 juillet 2012 7 22 /07 /juillet /2012 13:42

 

       Les années suivantes, j’ai été davantage intéressé par ce qui se passait en dehors de la Cour d’honneur. Il y avait l’excellente initiative de Lucien Attoun à Théâtre ouvert. J’avais vu un spectacle où les acteurs réunis pour un repas autour d’une table disent chacun à leur tour un texte extrait des Cloches de bal d’Avignon. Le texte était digéré comme un repas. De jeunes acteurs et actrices faisaient dans ce spectacle leurs débuts : il y avait Nada Strancar, Ludmilla Mickaël, Valérie Dreville etc. Le matin, Attoun avait ouvert dans la Chapelle des Cordeliers, un Gueuloir, où les auteurs de pièce théâtrale était invité à lire leurs textes.

          Le festival off s’installait. Beaucoup de spectacles. Ils n’étaient pas tous bons. C’était souvent des spectacles qui s’adressaient surtout aux professionnels du spectacle, comme les metteurs en scène de passage ou les fonctionnaires du ministère de la Culture, qui, intéressés par les spectacles pouvaient les inviter à se produire dans des théâtres subventionnés. Souvent les spectacles présentés étaient des one man show. Les critiques des journaux ignorent toujours le off et ne font toujours pas leur travail. Il est vrai qu’il est difficile de couvrir autant de spectacles. Comme toujours, les critiques se contentent quand ils le peuvent d’essayer de dénigrer les spectacles des troupes déjà reconnues. On aurait  mieux aimé qu’il nous conseille de voir les spectacles réussis des auteurs et des scénographes encore inconnus. Il est vrai que les critiques de théâtre sont souvent des dramaturges ratés.

 

En 1979, Ariane Mnouchkine  avait monté pour le festival d’Avignon Méphisto de Klaus Mann, histoire du milieu théâtral en Allemagne pendant la montée du nazisme. Ce spectacle était passionnant. Une amie comédienne jouait le rôle d’une actrice  allemande noire, probablement originaire d’une ancienne colonie allemande comme le Cameroun ou le Togo. Lorsque le spectacle vint à Lyon en février 1979, j’ai eu l’occasion de revoir ce spectacle.

En 1981, un président de la République, nouvellement élu,  vint enfin à Avignon pour rendre à Vilar l’hommage qu’on lui devait.

Passant rapidement à Avignon, en juillet 2002. j’ai eu à la dernière minute une place pour Richard II dans la mise en scène d’Ariane Mnouchkine. J’étais mal placé et je n’ai rien entendu. Le lendemain de cette soirée je cédais à la tentation de voir tard dans la nuit,  un spectacle Brecht donné dans une cour de collège. Je luttais contre le sommeil et je n’arrêtais pas de bouger sur mon fauteuil pour me tenir éveillé. Nous n’étions que trois spectateurs. Après le spectacle, je fus interpellé par un des acteurs qui m’avoua  avoir été indisposé par mon attitude de spectateur luttant contre le sommeil. Mon attitude était d’autant plus insupportable pour les acteurs qu’il n’y avait que trois spectateurs et qu’ils avaient l’impression de jouer dans le vide.

 

En 1987, le festival d’Avignon présentait le Soulier de Satin dans une mise en scène d’Antoine Vitez. Le spectacle s’étalait sur deux soirs avec des séances de quatre heures. Je n’ai vu que la deuxième partie. J’ai été émerveillé par cette mise en scène de Vitez qui renouait à la tradition du TNP de Vilar. Ludmilla Mickaël et Nada Strancar parlaient de Mogador, cet ancien port portugais sur la côte marocaine qui devint Essaouira et nous invitaient à partir vers des horizons lointains. Sacha Guitry aurait dit au sortir du Soulier de satin mis en scène par Barrault : « Heureusement, qu’il n’y ait pas la paire. »  Très tôt le matin, je regagnais mon hôtel en traversant la rue de la République d’Avignon et je rencontrais une espèce en voie de disparition : deux curés en soutane. Je me demandais si c’était des vrais curés ou des acteurs du off déguisés en curé. J’étais trop fatigué pour poser la question à ces deux ensoutanés.. J’avais vu aussi à la Chapelle des Pénitents blancs d’Avignon, un monologue de Robert Pinget joué par David Warrilow,, acteur disparu en 1995. À l’entrée, une petite dame demandait des places réservées au nom de Adler. Je m’aperçus qu’il s’agissait de Laure Adler, une petite dame aux allures de petite fille. Le fait de l’avoir rencontré me permet de l’imaginer lorsque je l’entends sur France-Culture. Actuellement, je l’entends juste au moment où je me couche avec l’émission : Hors champs.

 

                                                                                  Jean-Pierre Bénisti.

 

 

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Chapelle des Cordeliers

 

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Dessin de Misstic sur un mur d' Avignon en 1987

 

Photos JPB

 

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21 juillet 2012 6 21 /07 /juillet /2012 13:48

             Fin 1970, je devais être en stage à l’hôpital Camille-Blanc à Evian et j’étais loin des scènes théâtrales. Il y eut tout de même à Thonon une représentation de 1789, spectacle qu’Ariane Mnouchkine avait créé pour le Picolo Theatro de Milan. C’était une forme nouelle de théâtre  où les spectateurs étaient actifs et allaient devant différents tréteaux où différentes scènes se jouaient simultanément. En avril, au cours d’un séjour à Paris, je vis au théâtre de la Ville, la Guerre de Troie n’aura pas lieu, avec dans le rôle d’Hélène,  la merveilleuse Annie Duperey, toute nue dans une robe transparente de soie bleue.  Je vis aussi à Grenoble l’Opéra de Quat’sous mis en scène par Guy Rétoré.

En mai 1971, au  cours d’une visite à l’hôpital,  alors que je présentais les malades au médecin chef de service, , je fus tout d’un coup perturbé par la manchette d’un journal posé sur le lit du malade : « Avignon maintient son festival après la mort de Jean Vilar. » Le patron me voyant troublé, me prit de continuer ma présentation, puis soudain il vit que l’objet de mon trouble était la nouvelle du journal. Il interrompit  la présentation, comme lors de l’annonce du décès de De Gaulle , quelques mois plus tôt et nous dit : «  Je ne savais pas cette nouvelle. Je comprends que vous devez en être affecté, connaissant votre intérêt pour le théâtre. Jean Vilar a été le grand rénovateur du théâtre en France dans l’immédiat après-guerre. »

En juillet, mes parents vinrent en France après une année algérienne et nous avons été ensemble  à Avignon pour assister au premier festival sans Vilar. Il y avait au Cloître des Carmes, une pièce d’un auteur ivoirien, mise en scène par Jean-Marie Serreau : Béatrice du Congo. Le spectacle n’était pas très abouti. C’était un des derniers spectacles de Jean-Marie Serreau, qui devait mourir peu après. Jouait dans ce spectacle notre ami Boudjemaa Bouhada, qui venait d’Alger. Dans la Cour d’Honneur, nous avons vu une pièce relatant les relations de Christophe Colomb et d’Isabelle la Catholique., spectacle plaisant mais à la limite de l’Opérette. J’avais revu aussi la Guerre de Troie.n’aura pas lieu,  de  Giraudoux avec Annie Duperey.

Je n’avais pas eu le temps d’assister à l’innovation du dernier festival de Vilar. Lucien Attoun se lançait dans l’expérience de Théâtre ouvert  en invitant des metteurs en scène présentant au public des spectacles en train de se faire  et susceptibles d’être modifié par les spectateurs. Cette expérience, née à Avignon dure toujours et Attoun a installé son théâtre ouvert de façon permanente au Jardin d’hiver à Paris.

En 1972, mes parents ont quitté l’Algérie et se sont installés à Aix-en-Provence. Nous allions souvent à Avignon, mais nous fréquentions moins le festival. Je n’ai été qu’un seul soir à Avignon en 1972 voir un Œdipe qui ne m’avait pas convaincu. Des troupes théâtrales indépendantes commençaient à venir jouer à Avignon. Elles voulaient profiter d’un public réceptif, c’était le début du Festival off, qui au bout de quelques années devint aussi important que le festival officiel dit In. Il est vrai que la ville d’Avignon se prêtait à une double configuration du dedans et du dehors. Ce qui est à l’intérieur des remparts seraient in et ce qui est hors-les murs serait off.

En 1973, nous avons vu un spectacle d’Antoine Bourseillier : Onirocri, spectacle un peu trop music-hall. À la fin du spectacle, je voyais un homme très âgé, habillé d’un petit costume blanc et accompagné de jeunes gens, il dit « Quel beau spectacle ! » Je reconnus alors Aragon avec ses yeux bleus et vifs et ses cheveux longs sur un crâne chauve comme Chagall ou Léo Ferré.

Un autre spectacle d’Avignon était une pièce d’Audiberti : Cavalier seul, monté par Marcel Maréchal du théâtre du huitième de Lyon.

Il y avait cette année une exposition Picasso, préfacée par René Char, qui, rappelons-le est à l’origine de la Semaine d’Art à Avignon, manifestation ayant donné naissance au festival de théâtre. Cette exposition prévue avant la mort de l’artiste constitue son testament. Comme dans la précédente exposition d’Avignon de 1971, les œuvres révèlent le vieillissement du peintre. Les vieillards sont laids, les enfants magnifiques. L’obsession sexuelle a toujours était manifeste chez Picasso, comme chez beaucoup d’autres artistes. Sa représentation du sexe féminin en forme de soleil est tout à fait caractéristique.

 

Au mois de juillet, 1974 je fis de longs séjours à Aix et j’ai pu aller au festival d’Avignon.

Cela m’a donné l’occasion de voir l’exposition de mon amie Annie Ckzarneki, amie d’enfance que j’avais perdu de vue et qui exposait près de  la place du vieux théâtre dans une galerie aujourd’hui disparue.Cette année, Marcel Maréchal était le principal invité du festival. Il y eut une pièce sur le poète Holderlin. Le mistral qui soufflait avait perturbé les représentations et les spectateurs s’étaient revêtus de tenue vestimentaire très cosmopolite : plaid anglais, poncho, couvertures diverses, burnous. Mon père avait pris son burnous et ma mère renonça à la représentation. Le spectacle avait besoin d’être retravaillé.

Je vis aussi à la Chapelle des Pénitents blancs des  spectacles donnés par Théâtre ouvert. Théâtre ouverte était une expérience de Lucien Attoun qui essayait de travailler sur des textes d’auteurs contemporains : c’était plus une lecture qu’un spectacle. J’avais vu une pièce d’Hélène Cixous, qui s’essayait à l’écriture théâtrale et qui devait travailler plus tard avec Ariane Mnouchkine.

            Un soir, nous avions été voir Fracasse. C’était un spectacle très réussi que j’avais déjà vu à Grenoble. C’était une nuit sans mistral. Mitterrand qui avait raté son entrée à l’Elysée était de passage à Avignon et il eut une ovation lorsqu’il pénétra dans la Cour d’honneur.

 

                                                                       Jean-Pierre Bénisti

 

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20 juillet 2012 5 20 /07 /juillet /2012 13:06

 

            1969 était la première année post-soixante-huitarde. Nous ne sentions pas encore les changements sociétaux apportés ou plutôt révélés par les évènements de mai et  nous étions face à ces événements, très ambivalents.  Nous voulions tous avoir l’imagination au pouvoir  ou prendre nos désirs pour des réalités, mais en même temps nous refusions la chienlit. Un vieil ami de mon père, le sculpteur Henri Chouvet avait résumé la pensée 68 par une sentence : « Il faut désinventer la confiture ! » En ce temps, les discussions tournaient  autour de la culture et de la confiture. La culture est-elle cette confiture que l’on étale sur le pain, ou est-elle le pain lui-même. J’étais d’accord avec Dubuffet quand il disait que la culture était peut-être un bouton de son pantalon perdu un matin en montant dans le train.

      La saison théâtrale était et est toujours le reflet du festival d’Avignon et à Grenoble nous avions été servi avec la venue du Théâtre du Soleil. J’avais une amie comédienne jouant dans cette troupe. Elle m’avait invité à voir le Songe d’une nuit d’été, la Cuisine et un spectacle pour enfants. Le Living était aussi venu au printemps 69 en pleine campagne présidentielle.

         Après la crise de 68, nous ne voulions pas rater le rendez-vous d’Avignon. L’été 69, j’étais en stage à  l’hôpital de Grenoble et je ne pouvais  me rendre à Avignon que les jours de congé. Un  samedi, je suis parti à Avignon pour une nuit seulement. J’avais pu revoir Roméo et Juliette. de Béjart  Puis le week-end suivant, j’avais prévu un long week-end à Avignon du vendredi au dimanche : le vendredi soir, j’avais vu les Quatre fils Aymon toujours de Béjart.

       Le lendemain, j’avais vu le spectacle du théâtre du Soleil sur les Clowns, spectacle donné dans une baraque foraine qui sillonnait  les quartiers d’Avignon. C’était un spectacle intéressant mais pas suffisamment abouti.

       Le festival de 1969 fut assez décevant, car on sentait les cicatrices de la crise de 68. Face aux outrances du Living, Béjart paraissait bien sage et le public aussi. C’était un public un peu passif. Il y avait des spectateurs qui appelaient les danseurs par leurs prénoms, c'est-à-dire que les danseurs devenaient des idoles. Béjart, dont la troupe était seule à occuper la Cour d’honneur devenait le patron d’Avignon et faisait de l’ombre à Vilar. Béjart ne revint pas à Avignon, mais la danse a continué. Vilar avait d’ailleurs parlé dans un entretien de ce public du Festival, nostalgique et peu réceptif, qui pouvait aller tous les ans à Avignon pour retrouver leurs souvenirs de jeunesse, comme c’était le cas Bayreuth ou à Aix en Provence. Il est possible que je suis devenu ce festivalier caricatural.

            Le soir du 20 juillet, je devais récupérer mes bagages à l’hôtel après le spectacle et ensuite prendre le train, c’était le soir où le premier homme devait marcher sur la lune et c e soir, personne ne s’était pas couché et était  resté devant un poste de télévision. Arrivé à l’hôtel, je ne retrouvais plus mon sac. Il avait dû être embarqué avec les bagages d’autres voyageurs. Je ne riais pas, car dans mon sac, il y avait mon carnet de chèques et mon appareil photo. En fait, mon sac était parti à Bruxelles avec des danseurs de Béjart qui logeaient à l’hôtel et je ne l’ai récupéré que deux semaines plus tard. Je ne m’étais pas couché ce fameux soir, mais je n’étais pas devant la télévision, j’étais dans le train  Arrivé à Grenoble de grand matin, je voyais les cafés encore ouverts avec des personnes regardant sur un poste de télévision des hommes en scaphandre marcher sur la Lune. On eut cru voir un film de science fiction, mais c’était la réalité.

 

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(Répétition des ballets de Béjart. PhotosJPB 1969)

 

            En 1970, j’avais donné rendez-vous à mes parents, qui revenaient d’Alger, à Avignon, où nous avons assisté à la représentation d’Early Morning, d’Edward Bund, spectacle donné par le TNP avec Georges Wilson et le jeune acteur catalan José-Maria Flotats. Nous avons croisé Vilar, qui nous a salué comme s’il nous connaissait. Il avait considérablement vieilli et  devait d’ailleurs disparaître quelques mois plus tard.  Vilar avait, cette année, renoué avec l’esprit du premier festival d’Avignon, qui était la Semaine d’Art d’Avignon autour d’une exposition organisée par René Char, Yvonne et Christian Zervos. Une exposition des dernières peintures de Picasso avait lieu  au Palais des Papes. Quelle belle idée d’accrocher des Picasso sur les murs du Palais des Papes. Une exposition Picasso suscite toujours beaucoup d’intérêt. Les peintures exposées montraient le vieillissement de l’artiste avec d’une part des magnifiques jeunes enfants et d’autre part, des vieillards hideux brandissant des épées de bois, symbolisant l’impuissance de l’artiste vieillissant. L’œuvre ultime d’un artiste est souvent révélatrice. Picasso a résisté au naufrage de la vieillesse,. Il restait jeune d’esprit, mais il avait perdu son énergie. En 1973, le Palais des Papes exposa une nouvelle série de peintures de Picasso. René Char avait préfacé cette ultime exposition Picasso qui devait mourir quelques semaines avant son ouverture

 

                                                                                  Jean-Pierre Bénisti

 

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Photo JPB 1969

 

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19 juillet 2012 4 19 /07 /juillet /2012 11:23

Je passais l’année scolaire 67-68 à Grenoble et cette année fut riche en évènements. Une Maison de la Culture  être inaugurée par Malraux début février, la veille des Jeux olympiques. Je n’étais pas invité, j’y ai été malgré tout en me faufilant. J’ai pu entendre le discours de Malraux. C’est un élève de Corbu et ami de Miquel, André Vogenski, qui était l’architecte de cette maison Je rencontrais Jean Rodien, qui avait monté à  Orléansville, Meurtre dans la cathédrale et qui était un des acteurs de la troupe théâtrale de Grenoble : la Comédie des Alpes : je devais le voir dans En attendant Godot.  Je pensais à la parenté d’esprit de cette maison de la culture de Grenoble avec le Centre Camus d’Orléansville de Miquel et Simounet  Dans le hall, il y avait une exposition consacrée à Le Corbusier avec les photographies de Claudius-Petit, que je connaissais déjà.. Je devins un spectateur assidu de la Maison de Culture (1) et je devais de  1974 à 76 habiter le quartier de la Villeneuve, bâtie sur le terrain où fut inauguré les J.0 non loin de la Maison de la Culture. Les ballets de Béjart étaient présents à Grenoble avec Ni fleurs ni couronnes, ballets du chorégraphe marseillais : Marius Petitpas. Je vis aussi à la Maison de la Culture, Arlequin, valet des deux maîtres, joué par le Piccolo Teatro de Milano de Giorgio Strehler. Pour pouvoir suivre le spectacle en italien je dus, la veille du spectacle,  lire la traduction en français du texte de Goldoni. C’était un spectacle magnifique et j’ai eu l’occasion de revoir par la suite. Les acteurs du Piccolo firent aussi une conférence pour nous expliquer leurs méthodes de travail : technique de mimes, masques, improvisations inspirées de la Commedia dell Arte.

Le printemps 68 fut le théâtre d’évènements importants et les théâtres étaient fermés à l’exception de l’Odéon qui fut occupé par des contestataires. Suivant les évènements plus comme spectateurs que comme acteurs, je devais rejoindre mes parents à Alger en juin puis repartir  en juillet  et je n’avais pas programmé de séjour à Avignon cette saison. Courant juillet, j’appris, par la presse, que le festival d’Avignon se déroulait dans le désordre et qu’il y avait de la contestation. Je décidais de partir quelques jours à Avignon et je m’étais bien gardé de faire lire les journaux à mes parents. Étant un fidèle du festival, je ne voulais pas rater ce moment important. Je partais donc pour Avignon  et je pris une chambre dans mon petit hôtel de la Cigale, rue de la Bancasse, ; j’allais prendre mes repas au Centre de séjour Persil, centre CMEA où j’avais logé les années précédentes.

Arrivé à Avignon, je ne tardais pas à connaître l’historique de la crise. Les troupes théâtrales françaises invitées ne pouvaient se produire, car les grèves avaient empêché la préparation des spectacles. Seul se produisaient les troupes étrangères c'est-à-dire le Living Théatre américain et le Ballet du XXème  siècle de Béjart qui était basé à Bruxelles.

D’autre part les acteurs du Living logeaient dans un lycée désaffecté, ils vivaient de façon décontractée et jetait les détritus dans les rues, hébergeaient des clochards et des hippies crasseux et puants qui rodaient dans les rues d’Avignon. Les avignonnais s’étaient plaints auprès de la direction du festival du manque de tenue de certains acteurs. Les avignonnais s’étaient servis du festival comme enjeu électoral. Le candidat UDR, le Docteur Jean-Pierre Roux, qui venait de l’Isle sur Sorgue, avait pris la défense des Avignonnais en colère contre un festival de crasseux qui rapporte pas un sous aux commerçants de la ville et Jean-Pierre Roux gagna la bataille contre le maire d’Avignon, Henri Duffaut, un ami de Vilar, qui perdit son siège de député.

.En dehors du festival officiel, il commençait à avoir des troupes locales qui se produisaient à Avignon. Le théâtre du Chêne noir d’Avignon devait monter une pièce intitulée la Paillasse aux seins nus. La pièce fut interdite par la préfecture, peut-être en raison de son titre promettant un spectacle érotique. En fait, la salle de spectacle n’était pas aux normes. Des manifestations de protestation, aidées par le Living, qui se disait solidaire du Chêne noir, troublèrent le festival.

Le Living présenta son spectacle, et après un certain temps sur la scène du Cloître des Carmes, quittait le lieu prévu et continuait le spectacle dans la rue. Les riverains protestèrent. Face aux débordements, la police dut intervenir, la police et Vilar fut obligé de rappeler Julian Beck, le directeur du Living à l’ordre. Vilar lui signifia que l’argument de la pièce qui lui avait été transmis ne mentionnait pas que le spectacle devait se dérouler dans la rue.

J’ai du voir l’année suivante une représentation de Paradise now, au campus universitaire de Saint Martin d’Hère.  J’avoue ne pas avoir été emballé par ce spectacle peu abouti qui essayait de provoquer un happening, selon des techniques inspirées par celles qu’Artaud exprimées dans le Théâtre et son double. Les acteurs et actrices jouaient nus et ne mettaient des cache-sexes et des soutiens-gorge que par obligation et on était en présence d’un amas de corps usés. Ces corps avaient cependant leurs histoires : les cicatrices de césarienne et autres interventions chirurgicales étaient  apparentes. Si le spectacle évoluait sans garde-fous, il se terminerait en partouze et en fumerie de haschish. Il est difficile t’interdire d’interdire totalement et beaucoup de personnes qui avaient sympathisé avec le mouvement de mai disait : Nous voulons la liberté, mais pas la licence., sachant bien que les plus grandes libertés coincidaient avec les plus grandes contraintes Les deux autres spectacles que j’avais vu à Grenoble : Antigone de Brecht et Mysteries and Smaller Pieces m’avaient davantage intéressé. On peut dire que ces expériences théâtrales étaient parmi les plus intéressantes que l’on avait pu voir dans les années 60. C’était un théâtre de la pauvreté avec des acteurs recherchant une esthétique, tout en étant vêtus de haillons. Tout résidait dans l’expression du visage et le jeu des acteurs. Le dialogue devenait secondaire et on n’était pas obligé de les comprendre. Il s’agissait vraiment d’un théâtre populaire où le public était invité à se joindre au spectacle, d’où les débordements possibles

Le premier jour où je me suis trouvé dans cette ville en ébullition, je me suis rendu au Verger d’Urbain V où avait lieu un débat permanent. Ce jour-là, il y avait un débat sur la politique culturelle de la ville avec Jack Ralite, adjoint à la culture à la mairie d’Aubervilliers. Ralite avait été un des artisans de la décentralisation théâtrale et avait fait construire le théâtre de la Commune à Aubervilliers avec René Allio comme architecte. Au cours de ce débat des jeunes prenaient la parole et il y avait des discours pseudo marxistes qui n’en finissaient plus. Ralite s’était fait traiter de con. Ralite leur répondit qu’on avait le droit de le traiter de con, mais que cela ne pouvait constituer un programme culturel. Des jeunes intervenaient, prenaient la parole et la gardaient , comme pour empêcher les autres de parler. Nous attendions tous une déclaration de Julian Beck, le directeur du Living. Il arriva dans la soirée, en compagnie de sa femme Judith Malina et de l’ensemble de sa troupe. Il annonça son retrait du festival en prétendant qu’il n’admettait pas de jouer uniquement pour les personnes pouvant payer leurs places et qu’il désirait que tout le monde ait le droit aux spectacles même à ceux qui ne peuvent pas payer leurs places. Cela était contradictoire, la troupe ne jouait pas gratuitement et même si les spectacles sont gratuits, le nombre des places est de toutes les façons, limitées.

Je remarquais l’accoutrement des acteurs du Living. Julian Beck avait un crâne chauve et des cheveux longs, une coiffure à la Léo Ferré, avant la lettre. Ses comédiens, qui étaient vêtus de guenilles et dans des haillons gardaient une certaine élégance.

Au risque de paraître réactionnaire, j’étais comme beaucoup de festivaliers irrité de cette fracture au sein du monde de théâtre et navré de voir Vilar essayer de résoudre la crise, tout en restant fidèle à son idéal.

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Je quittais le Verger, je passais dans la ruelle étroite coupant le rocher des Doms et où je suis toujours ému de me sentir si petit aux  pieds des tours du Palais. Place de l’Horloge, je rencontrais André et Barbara Acquart, qui m’ont avoué leur admiration pour la troupe du Living et qui étaient navrés de cette incompréhension entre le Living et la direction du Festival.

La place était noire de monde. Aguigui Mouna faisait ses discours habituels sur la société Caca pipi capitaliste, toujours avec son humour d’instituteur. Il monta sur la statue de la République et cria : « Nous sommes dans une société caca  pipi capitaliste ! Il faut foutre le bordel ! Il faut foutre la merde ! » Vaste programme, comme dirait l’autre. Aguigui Mouna, qui en réalité s’appelait Dupont, avait l’habitude de se présenter aux élections dans le cinquième arrondissement de Paris contre Jean Tibéri. Dans les réunions, il lui criait : « Tibéri ! T’es bourré !»

Le soir devant le Palais des papes, des manifestants se massaient devant l’entrée pour tenter d’empêcher la tenue des Ballets de Béjart et se mirent à crier le slogan: Vilar, Béjart, Salazar ! En dehors des assonances, assimiler Vilar et Béjart au vieux dictateur portugais, était ridicule. Béjart vint parler aux manifestants en disant que dans cette période grave, le courage était de jouer et qu’il jouera en dédiant sa représentation au Living.

J’ai été voir ce soir-là le spectacle de Béjart intitulé : À la recherche de Don Juan, avec un texte de Saint Jean de la Croix dit par Maria Casarès qui était une habituée d’Avignon. Béjart jouait lui-même avec Maria Casarès. Il y avait aussi Ni fleurs, ni couronnes, sur une chorégraphie de Marius Petitpas, que j’avais vue à Grenoble et Bhakti, ballet sur une musique indienne.

 

Le lendemain, j’ai tenté de comprendre ce qui se passait à Avignon. Je me suis rendu au Lycée Mistral, qui hébergeait a troupe du Living  J’ai vu les acteurs du Living mêlés aux hippies crasseux profitant de la générosité du Living qui acceptait de les héberger. Des enfants culs nus jouaient dans la poussière et au milieu de ce foutoir, des acteurs acceptaient de répondre aux questions des journalistes.

 

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Le surlendemain ; je me rendis au Lycée des Ortolans, où Vilar devait répondre aux questions des jeunes hébergés dans les Centre de séjour des CEMEA. L’assistance qui aurait du être limité aux jeunes résidents de ces centres était truffée d’auditeurs qui s’étaient infiltrés dans le but de polémiquer. Vilar semblait fatigué, il regrettait ne pas avoir pu s’entendre avec le Living, mais refusait d’être responsable d’incidents graves et d’être obligé de faire appel à la police. Il comprenait les interrogations d’un certain public, sur la culture à consommer comme des denrées alimentaires. Ne cachant pas son agacement devant l’agressivité de ses contradicteurs, il se demandait pourquoi, le festival d’Avignon, qui se voulait populaire était contesté, alors que ceux d’Orange ou d’Aix qui étaient considérés comme des festivals bourgeois ne l’étaient pas. Nous sentions un homme épuisé qui semblait lutter contre des moulins à vent. Après ce festival mouvementé, Vilar devait être victime d’un infarctus et il reprit ses activités en étant très affaibli.

Le PSU était le parti qui avait le mieux compris le mouvement de Mai et qui véhiculait des idées proches de celles exprimées par les étudiants : autogestion, protection de l’environnement, etc. Un meeting à Villeneuve les Avignon était organisé par le PSU avec Michel Rocard et Marc Heurgon.  Je ne connaissais pas Marc Heurgon, mais je savais que c’était un professeur d’histoire, fils du Professeur Jacques Heurgon, que mon père connaissait bien. Je regrette ne pas avoir pu aller à ce meeting, mais je préférais revoir le spectacle de Béjart avec Maria Casarès dans de meilleures conditions que le soir des manifestations.

Malgré les déconvenues du festival contesté, je n’étais pas déçu d’avoir fait ce court séjour à Avignon. Je tenais à être présent à ce festival à un moment de crise.

 

                                                           Jean-Pierre Bénisti

 

1.La Maison de la Culture de Grenoble était l’œuvre de l’architecte André Vogenski, dont l’épouse Marta Pan était sculpteur. Elle avait collaboré aux ballets de Béjart et coçu la sculpture emblématique de la Maison de la Culture de Grenoble . Voir à ce sujet :

http://www.aurelia-myrtho.com/article-l-art-de-faire-d-une-pierre-deux-couilles-92839186.html

 

 

Photos JPB (1968)

 

 

 

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18 juillet 2012 3 18 /07 /juillet /2012 13:22

 

 

           Pour l’enfant d’outre Méditerranée que j’étais, Avignon était une ville du midi de la France, célèbre par un pont où, selon la chanson, on y dansait en rond. Lorsque j’ai commencé à voyager, j’apercevais du train une ville cernée de fortifications avec au loin les tours d’un Palais, qui avait dans les temps jadis, hébergeaient des papes, et la légende disait même que la mule d’un pape serait montée au sommet d’une tour.

        Au cours de l’été 58, mes parents se décidèrent à faire un voyage de Marseille à Paris en empruntant leur deux-chevaux Citroën. Nous profitons du voyage pour visiter les lieux dont nos livres d’histoire nous avaient signalé l’intérêt. Parti de Marseille, il était indispensable de s’arrêter à Avignon pour visiter son Palais,  à Montélimar pour y déguster ses nougats et à Lyon pour y admirer le confluent de la Saône et du Rhône, sachant bien que sur l’eau du Rhône, il n’y avait qu’un accent circonflexe.

     Arrivé à Avignon, nous avons aperçu ce pont, dont la démolition d’une des têtes, témoignaient des guerres qui avaient lieu entre le Royaume de France et le Comtat Vénaissin, géré par le légat du Pape. Entrant dans la cour d’honneur du Palais des Papes, nous avions été surpris de voir des gradins installés pour les représentations théâtrales du TNP de Jean Vilar, prévus quelques jours après notre arrivée. Notre emploi du temps ne nous permettait pas de rester. Il devait y avoir Lorenzaccio avec Gérard Philipe. J’avais une grande admiration pour Vilar, dont mon professeur de Lettres Jean Oliviéri en  avait parlé souvent de façon élogieuse. J’avais acquis un petit disque dans lequel Jean Vilar disait les poèmes de Nerval. Mon luth constellé porte le soleil noir de la mélancolie…Je commençais à savoir ce poème par cœur tout en ignorant ce qu’était un oxymore. Mon père plaisantait au sujet de ce poème et me disait de temps en temps «  Rends- moi mon Pausilipe ! »

      Durant ces années de lycée passées à Alger, je m’intéressais beaucoup au théâtre et nous avions la chance d’avoir à Alger un acteur et metteur en scène, qui adhérait aux conceptions de théâtre  de Vilar. Il s’agissait d’Henri Cordreaux, qui, grâce à de  modestes subventions, montaient des pièces de façon originale en langue française et aussi en langue arabe avec la collaboration de son collègue Ould Abderhamane Kaki.

      En juillet 60, après un séjour en Espagne, nous nous sommes arrêtés à Avignon en plein festival et nous avons pu enfin assister à une représentation dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes. Par chance, nous avons trouvé une chambre à l’hôtel Central, rue de la République, hôtel que je fréquente encore actuellement. Les patrons ont évidemment changé. Nous avons pu avoir des places pour Antigone de Sophocle. Ce fut un spectacle pas pale  dans une cour papale ! Les costumes du peintre Singier s’accordaient très bien avec le mur nu de la Cour d’Honneur. Il n’y avait pratiquement pas de décor. Jean Vilar jouait le rôle du Coryphée, Georges Wilson Créon et le rôle d’Antigone était incarné par Catherine Sellers, qui  se révéla une grande tragédienne. Certaines phrases dites dans cette tragédie m’avaient impressionné : « Je ne suis pas là, pour partager la haine, je suis là pour partager l’amour. » Ou bien : »Il y a dans le monde beaucoup de choses admirables, mais aucune chose n’est aussi admirable que l’homme. » Nous remarquions que Vilar n’avait pas collaboré avec Camus, mais avait su prendre dans sa troupe les acteurs que Camus avait révélés : Gérard Philipe, Maria Casarès, Jean Négroni  et Catherine Sellers.

             Vu les qualités de ce spectacle, je persuadais mes parents de la nécessité de rester le second soir pour la représentation de Mère Courage. Nous avions entendu parler de cette pièce, car l’oncle Henri, qui étant communiste, s'intéressait à Brecht,  nous en avait parlé et nous savions par cœur les chansons de la pièce :

       La Mère Courage pour la piétaille a des godasses qui tiennent aux pieds

C’était extraordinaire de voir arriver sur le plateau la roulotte de la Mère Courage, qu était incarnée par Germaine Montéro.

          

         En 1961, nous avions participé à l’inauguration du Centre Culturel  d’Orléansville (Chlef aujourd’hui)   Ce centre bâti selon les plans des architectes Louis Miquel et Roland Simounet avait vu le jour à la suite du séisme de septembre 1954.. Pour bâtir le théâtre de ce Centre les architectes avaient pris conseil auprès de Camus, qui s’était rendu à Orléansville en compagnie des architectes en janvier 1955. Cordreaux qui présentait les spectacles d’inuguration,  avait demandé aux spectateurs d’Orléansville de s’imaginer dans la Cour du Palais des papes. Au mois de juillet de la même année, nous sommes passés à Avignon pour voir Jean Vilar dans une pièce de Caldéron,   l’Alcade de Zalamea., très belle pièce que Jean Vilar avait choisi de jouer en ces temps difficiles, car il  traitait des questions des relations entre  pouvoir politique  et de jpouvoir judiciaire. On dit que Jean Vilar a bien ri à propos d’une information erronée donnée par un gardien du Palais des Papes : Un visiteur du palais, en voyant l’installation des gradins dans la Cour d’honneur demande : 

«  -  Quelle pièce doit monter Vilar cette année dans la Cour ?

-Il  doit monter l’escalade de l’Himalaya, dit le gardien

- De quel auteur ?

- De plus de huit mille mètres. »

     Nous avions été ensuite à Paris et nous avions continué notre saison théâtrale en allant voir les Chaises de Ionesco dans une mise en scène de Jacques Mauclair. Cette pièce avait été créée  par Tchilla Chelton, qui vient de mourir et Paul Chevallier, acteur qui avait commencé à travailler à Alger au théâtre de l’Équipe,  dans une mise en scène de Sylvain Dhomme, qui avait lui aussi commencé à faire ses premières mises en scène en Algérie. J’ai revu depuis plusieurs fois cette pièce et notamment dans les années 80 avec Pierre Dux.

 

       Après une interruption dans la fréquentation de ce festival, j’ai recommencé à fréquenter la Cité des Papes en 1966 et.depuis et jusqu’à ces dernières années, j’essayais d’aller tous les ans à Avignon. Je suis toujours ému chaque fois que je pénètre dans la Cour d’Honneur. En juillet 66, j’avais pris une chambre dans un hôtel d’une petite rue oblique par rapport à la rue de la République : l’hôtel de la Cigale. Cet hôtel était bon marché du fait de la vétusté des murs et de l’absence de la mise aux normes exigées par la direction du tourisme. J’ai pu voir le TNP, qui était dirigé à l'époque par Georges Wilson  Une pièce d’un auteur allemand Julius Hay, Dieu, empereur et paysan retraçait le début des guerres de religion qui ont secoué la fin du Moyen-âge avec la condamnation de Jan Huss et la défénestration de Prague. Une autre pièce était une adaptation des Troyennes d’Euripide par Sartre dans une mise scène de Cacoyannis. Sartre avait naguère écrit les Mouches, pour fustiger les Allemands en guerre. Ici, il essayait de se servir de la tragédie grecque pour manifester son hostilité à la guerre du Viet Nam. La Cour d’honneur est un cadre idéal pour jouer les tragédies grecques et les soirs de mistral, le vent anime les longues robes  colorées des actrices face au mur du palais. Il y avait des actrices remarquables comme Nathalie Nerval, Françoise Brion ou Judith Magre.

Après deux jours à l’hôtel, je rejoignais un centre d’accueil des CEMEA. Nous logions dans une école près de la place des Carmes : l'école de la rue Persil. Les repas se prenaient dans la cour de l’école et  nous dormions dans les classes transformées en dortoir. Je retrouvais beaucoup de jeunes amateurs de théâtre et nous discutions beaucoup. Le matin, vers dix heures, nous  nous rendions dans la cour du lycée des Ortolans, où un metteur en scène ou un acteur venait s’entretenir avec nous. L’après-midi vers cinq heures avant les spectacles du soir, il y avait des rendez-vous au Verger d’Urbain V, qui en fait était le potager du pape Urbain, pour des entretiens avec les metteurs en scène, des lectures ou des concerts. Les soirs où il n’y avait pas de spectacles, nous organisions nos soirées. C’est ainsi que nous avons fait une promenade nocturne à Oppède pour dire des poésies dans la nature. Nous nous sommes rassemblés dans les ruines d’un château et à la lueur des bougies : une comédienne dit un poème de Claudel sur Verlaine et un poème de Paul Fort : La corde :

Pourquoi renouer l’amourette, c’est-y bien la peine d’aimer, la corde s’est cassé, Fillette, et c’est toi qui a trop tiré.

Je dis un poème de Desnos : Au temps des donjons, un poème de Char et un autre de Sénac. Puis, alors que les bougies étaient éteintes et au milieu du silence de la nuit, une voix de jeune fille retentit et l’on entendit :

Dis ! Quand reviendras –tu ?

Depuis je ne peux entendre cette chanson de Barbara sans penser à cette nuit, et notre petite camarade la chantait avec justesse et simplicité

Au Verger, un acteur du TNP, Pascal Mazzotti,  nous fit une lecture de textes d’un écrivain toujours vivant à l’époque, mais oublié : André de Richaud. Cet écrivain, originaire du Vaucluse avait été repéré par Jean Grenier et Camus pour son livre : la  Douleur, relatant les amours d’une femme française avec un Allemand pendant la guerre 14. Cet écrivain, victime de l’alcoolisme, s’était retiré prématurément dans une maison de personnes âgées de Vallauris. 

       Mes parents étaient venus me rejoindre à Avignon après un séjour assez terne dans les Alpes Maritimes. J’ai quitté l’école Persil pour l’hôtel Central, hôtel où mes parents avaient l’habitude de descendre. Au Verger, nous avons pu entendre Gérard Guillaumat, acteur de la troupe de Planchon, nous dire des contes de Maupassant, notamment celui où un vieux normand grabataire couve les œufs placés sous ses aisselles. Planchon présentait deux spectacles, non pas dans la Cour d’honneur mais devant le Petit Palais du Vice-légat. Ce lieu était très beau, mais l’acoustique était défectueuse. De plus, on entendait les voitures circulant sur le pont voisin.

     Le premier spectacle était Georges Dandin. Je l’avais déjà vu à Alger. Jean Bouise, ce sympathique acteur que l’on voyait souvent au cinéma jouait le rôle de Georges Dandin. Le décor de Allio s’inspirait des tableaux de Le Nain figurant la vie paysanne. Le second spectacle était Richard III, dans une mise en scène de Planchon.  Lorsque j’ai  habité Lyon, j’ai fréquenté le théâtre de Villeurbanne dirigé par Planchon, qui hérita de la dénomination TNP  et j’ai beaucoup regretté que les spectacles montés par Planchon, depuis les années 70 ne fussent  pas de la qualité de ses premiers spectacles.

       Les ballets de Béjart devaient faire leur entrée dans la Cour d’Honneur. Vilar voulait ouvrir le festival à d’autres disciplines que le théâtre parlé. J’avais eu l’occasion de voir Béjart à ses débuts en 1957. Je n’ai pu assister  à  ses  premiers spectacles avignonnais cette année, ce n’est que plus tard que j’ai pu le voir dans une cour d’honneur rénovée.

 

        L’été 1967, j’avais commencé  ma saison théâtrale  à Pais en allant voir la Cuisine d’Arnold Wesker Le spectacle avait lieu au Cirque Médrano et ce lieu devant  être détruit peu après. C’était le premier spectacle de la troupe d’Ariane Mnouchkine qui avait du succès. Nous avions été enthousiasmé par ce spectacle. 

       Claude Acquart, le fils du décorateur André Acquart, vieil ami de mon père,   se lançait dans les décors et après avoir aidé son père pour les Paravents  de Jean Genet ;Il faisait lui-même pour le Festival du Marais les décors d’un Antigone de Brecht mise en scène par Jean Tasso. Le spectacle devait avoir lieu dans la cour de l’hôtel Lamoignon. Antigone était jouée par Françoise Brion, cette belle actrice, que je regrette ne plus voir depuis longtemps. Claude Acquart m’avait donné rendez-vous près des coulisses en me précisant que ne disposant plus de cartons d’invitations, il me ferait entrer par les coulisses. Je suis donc rentré dans le territoire des artistes et j’ai observé dans des baraquements de fortune, les acteurs se maquillant devant des glaces. Il ne fallait surtout pas déranger les acteurs qui avaient besoin d’être concentré. Dès que Françoise Brion est sortie des coulisses pour entrer en scène, je l’ai suivie et je suis vite descendu de la scène pour m’asseoir sur le premier fauteuil libre au premier rang.

 

        Je devais rejoindre la Provence vers le 10 juillet et je me suis arrêté à Avignon avant le festival pour préparer mon séjour fin juillet.  Je passais une nuit à Avignon. Il y avait dans la cour de l’hôtel de Roure  une conférence de Francis Ponge sur les nouvelles tendances de la poésie française : Mutation  en poésie. Ponge nous dit qu’autrefois la poésie était l’art de pleurer dans un mouchoir et d’étaler le mouchoir maculé de larmes. Il nous dit s’éloigner d’une certaine poésie lyrique et sentimentale. Il se reconnaissait dans le groupe de la revue Tel Quel avec Philippe Sollers, Denis Roche, Marcellin Pleynet, Jean-Pierre Faye. Il s’agissait d’une poésie destinée plus à être lu qu’à être dite où le lecteur fait un travail aussi important que l’auteur. Il se moqua de l’Académie Française qui avait donné son prix de poésie à Brassens : «  Ce grand poète avec des moustaches. » disait-il ironiquement. Je lui ai posé une question : la poésie serait-elle un plaisir solitaire ? Il me répondit que ce n’était naturellement pas un plaisir solitaire, car on ne faisait des enfants que si on était deux.

 

         Après un séjour sur la côte, je retournais à Avignon fin juillet. J’avais prévu un séjour de deux semaines. Je devais séjourner au Centre de séjour toujours dans l’école de la rue Persil, près de la place des Carmes. Les journées étaient bien remplies : le matin à dix heures  trente, nous avions un entretien avec un metteur en scène ou un régisseur, à treize heures déjeuner, l’après-midi après un bref repos : une promenade dans Avignon, puis à dix-huit heures rendez-vous au Verger pour un dialogue ou un concert. Cette année, une large place était donnée à la musique du vingtième siècle.

        Le festival se faisait dans deux lieux : la Cour d’honneur et  le cloître de l’église des Carmes. Cette église fait partie des innombrables vestiges d’églises gothiques d’Avignon intra-muros. Tous ces monuments donnent à la ville papale une allure italienne. Avignon et Aix ont un caractère italien, comme Arles a plutôt un caractère espagnol D’autres lieux scéniques se  sont ouvert par la suite : l’Église des Célestins, le Cloître des Célestins, la chapelle des Pénitents blancs, la chapelle des Cordeliers…

       La Courd’honneur avait été réaménagée. Vilar avait accepté la proposition de Béjart d’allonger  la pente des gradins de façon à augmenter le nombre des sièges. Les sièges étaient en forme de coquille et plus confortables. L’allongement de la pente a eu un effet désastreux sur l’acoustique et cela est regrettable. Depuis, les architectes qui ont modifié l’agencement des gradins n’ont pas encore réussi à retrouver l’acoustique des premiers festivals.

      Je suis toujours impressionné quand j’entends les trompettes de Maurice Jarre, annonçant les débuts des représentations et que je pénètre dans cette cour. Je suis aussi en admiration devant l’architecture du Palais des papes et je ne passe pas dans la rue étroite creusée dans le rocher où les tours sont très hautes sans toujours ressentir une vive émotion. 

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          Le premier spectacle que j’ai vu a été une pièce écrite et mise en scène par Planchon : Bleu, blanc, rouge ou les Libertins…pièce dont l’action se situe pendant la Révolution, à Grenoble. Les décors étaient de Acquart qui faisait ses premiers décors dans la Cour d’honneur. Il y avait d’excellents acteurs comme Jean-Pierre Cassel ou Claude Brasseur. Si la pièce était intéressante, car elle montrait un aspect peu connu de la Révolution vue de province, elle soufrait d’une trop grande dispersion. La pièce était aussi longue et un peu ennuyeuse. Au cours d’un débat avec Planchon aux Ortolans, je lui posais la question s’il fallait regarder la pièce dans une optique classique ou dans une optique brechtienne en prenant en compte la distanciation. Cette question ne plut pas beaucoup à Planchon et il la jugea un peu à la mode. Il n’empêche que cette question fut retenue par le journaliste qui fit le compte-rendu de l’entretien dans le Provençal.

             Au Cloître des Carmes, Bourseillier montait une pièce de Billetdoux : Silence, l’arbre remue encore... avec Serge Régianni, toujours extraordinaire et Chantal Darget, la femme de Bourseillier qui était une très grande actrice aujourd’hui disparue. Elle jouait aussi dans une pièce de Leroi Jones, auteur noir américain : le Métro fantôme. Une scène de cette pièce est jouée par la même Chantal Darget dans un film de Godard. ; Masculin Féminin. Il y avait aussi une pièce de Phillipe Adrien intitulée la Baye.

          À côté du Cloître des Carmes, il y avait le théâtre des Carmes. Ce théâtre était dirigé par un avignonnais : André Benedetto, homme de théâtre proche du PC, qui louait pour jouer une salle paroissiale au curé de l’église des Carmes. Benedetto fut le premier à monter des spectacles pendant le festival, sans en faire partie et il a inauguré le festival off. Jusqu’à présent, Vilar ne tolérait pas d’autres spectacles que ceux produits par le festival. Il toléra Benedetto qui avait une troupe permanente à Avignon. Cette année Benedetto avait monté  Oh les beaux jours de Beckett et recevait une troupe cubaine qui montait la Noche de los asasinos (la Nuit des assassins) de Jose Triana.

        La Courd’honneur devait recevoir pour la deuxième fois les Ballets du XXe siècle de Béjart. Je n’avais pas encore vu des spectacles de ces Ballets, n’ayant vu Béjart que dans sa première troupe parisienne des ballets de l’Étoile. Le premier spectacle que je vis fut un magnifique Roméo et Juliette, dans un style plutôt classique.

         La grande nuit de ce festival et ce fut une nuit historique fut la première de Messe pour le temps présent de Béjart suivie de la première de la Chinoise de Godard. C’était un soir exceptionnel, il faisait très chaud, nous n’avions pas besoin de couverture.

         La messe de Béjart commençait vers vingt heures au coucher du soleil. Les danseurs étaient en blue jean et pieds nus e cela t rappelait les jeunes du film West Side Story. Il commençait d’abord à danser sur des textes du Cantique des cantiques ou de Niietsche, dits par la jeune Marie-Christine Barrault., Puis ce fut le jerk de Pierre Henry qui devint presque le tube de l’été et que l’on entend toujours à la radio, lorsque l’on évoque les années 60. Le spectacle devait se clore par une station immobile des danseurs ne saluant pas les spectateurs et qui devraient en principe ne quitter le plateau que lorsque tous les spectateurs  fussent partis. En raison de la séance de cinéma suivant le ballet, ils durent quitter la scène, mais il eut par la suite des spectacles où  les danseurs restèrent une heure face aux spectateurs impassibles.

         La projection de la Chinoise (1) devait suivre le ballet. Le film était attendu. Il était d’une grande actualité en raison d’une part de la révolution culturelle chinoise, d’autre part de l’engagement de certains communistes qui, déçus par un  PCF inféodé à Moscou, s’enthousiasmaient pour la philosophie maoïste. Ce film eut aussi  une vision prophétique, car il commençait dans le campus universitaire de Nanterre et préfigurait les évènements de mai 68. Godard,   dans ce film, était  ambivalent : il semblait sympathiser avec les étudiants maoïstes, en même temps qu’il en soulignait le caractère peu réaliste et utopique. Il y avait un dialogue entre l’étudiante prochinoise et Francis Jeanson, qui, au vu de ses engagements en faveur de la révolution algérienne, émet des réserves sur les chances d’une révolution en France. Une réflexion comparant les camps d’extermination aux villages vacances du Club Méditerranée m’a paru d’un goût douteux.

       Dans ce film, il y avait Juliet Berto, belle actrice aujourd’hui disparue, Semeniako, photographe grenoblois, toujours coiffé d’une casquette, dans le film comme à la ville et que j’ai souvent croisé par la suite dans les rues de Grenoble et Anne Wiazemski, que nous avions vu dans au Hasard Balthazar de Bresson et dont j'avais gardé d’elle le souvenir d’une fille prenant sa douche aussi belle qu’une baigneuse de Renoir.  Dans les rues d’Avignon, au sortir de la première de la Chinoise, on apercevait Godard avec ses éternelles lunettes noires qui étaient une stratégie pour regarder sans importuner les personnes dévisagées., accompagné de Truffaut, et  d’Anne Wiazemski ressemblant à une petite fille, coiffée de sa casquette Mao.

      Un soir, je rencontrais un ami amateur de théâtre qui ressortait furieux de la Messe pour le temps présent, prétendant que Béjart avait plagié sans complexe le Living Théâtre. Je ne connaissais pas le Living, mais rétrospectivement, je me suis rendu compte que Béjart avait fait des emprunts au Living, comme il avait l’habitude de faire des emprunts à d’autres artistes.

         Après un spectacle, je devais aller prendre un pot avec une fille nommée Claudine  R.. Cette fille préparait un certificat d’études théâtrales et suivait l’enseignement de Bernard Dort. Elle appréciait mes jugements sur les pièces et c’était réciproque. La discussion se prolongeait et nous ne pouvions plus rentrer au Centre de Séjour car il fermait ses portes vers une heure du matin, de plus nous avions l’intention de passer la nuit ensemble. Nous avons été dans l’île de la Barthelasse, prés du camping et nous avons passé la nuit à la belle étoile. Elle aurait voulu dormir toute nue dans la nature. C’était difficile, car le fond de l’air était frais. Nous nous sommes enlacés pour nous réchauffer. Nous avons essayé de dormir ou plutôt de nous assoupir. Le matin, nous avons pris un bon café et nous avons été tout de suite à la piscine pour nous réveiller.

           La musique faisait son entrée au Verger. J’ai essayé de me familiariser à la musique contemporaine. Ce n’était pour moi, qu’une approche, car n’étant pas moi-même musicien, je ne peux pas être très initié. J’ai apprécié le concert donné par les Percussions de Strasbourg où il y eut un texte d’Henri Michaux, dit par un comédien rythmé par des percussions : « Epervier de ta faiblesse ! Domine ! » Il y eut aussi au verger des conférences : une conférence sur l’éducation populaire avec Joffre Dumazedier et le jeune Michel Rocard, qui venait d’être élu secrétaire du PSU. Il y eut aussi une lecture de poésie grecque contemporaine pour manifester notre solidarité avec les poètes et musiciens comme Yannis Ritsos ou Mikis Theodorakis emprisonnés, en Grèce par la dictature des colonels. Le choix de poèmes avait été fait par Jacques Lacarrière. Jean Vilar participait à cet hommage. Un autre spectacle conçu par Hélène Martin, était un montage poétique de textes de René Char, pour protester contre l’implantation de missiles à tête nucléaire sur le plateau d’Albion. Outre le texte de René Char sur le sujet, les comédiens lurent des textes des Feuillets d’Hypnos et de chansons d’Aragon ou d’Éluard chantées par Hélène Martin et Francesca Solleville. Il est permis de s’étonner que René Char, très sévère sur Aragon, ait accepté que des chansons d’Aragon soient chantées à côté de ses poèmes. Cela reste une énigme. Char, qui ne supportait pas Mitterrand, l’a tout de même reçu lorsque ce dernier lui rendit visite à l’Isle sur Sorgue.

         Le matin, vers 10h 30, nous avions rendez-vous à l’école des Ortolans pour un dialogue avec des metteurs en scène ou des acteurs. C’est ainsi que nous avons pu parler avec Planchon, Godard, Paul Puaux, le conseiller municipal avignonnais responsable du festival, Sonia Debeauvais, l’administratrice du festival et bien d’autres. Vilar est aussi venu, très heureux de voir l’évolution du festival qui devait rester un festival de théâtre mais devant s’ouvrir à d’autres formes d’art, rappelant  que le festival était né à partir de représentations théâtrales donnée dans une Cour d’honneur sans gradins à l’occasion d’une exposition d’art moderne organisée par Christian Zervos et René Char.

         Le séjour à Avignon devait s’agrémenter d’une visite guidée de la ville d’Avignon sous la conduite d’un professeur d’histoire avignonnais : Monsieur Fustier. Fustier est un nom provençal signifiant charpentier comme Fournier boulanger.

          Monsieur Fustier nous fit parcourir Avignon de long en large et nous fit rentrer dans les cours d’hôtel particulier pavé de calades et où les halls d’entrée sont ornés de décorations murales du peintre Pillement, ancêtre de Georges Pillement, écrivain prolifique qui traduisit l’Alcade de Zalamea de Calderon. Les riches  familles avignonnaises de ces hôtels particuliers organisaient quelquefois des réceptions pendant le festival et demandaient à des acteurs du TNP de faire des lectures.

          Le Rhône ne traverse pas Avignon, il vient le saluer et lorsqu’on le traverse, on quitte le département du Vaucluse pour le Gard.  Le fleuve était d’ailleurs difficile à traverser, car le Vieux Pont Saint Bénezet est toujours coupé. On quittait autrefois le Comtat Vénaissin Le département de Vaucluse est calqué sur ce comtat y compris au niveau de Valréas, enclave du Vaucluse dans le département de la Drôme, que l’on appelle l’enclave du pape. Monsieur Fustier nous fit part de sa colère face à l’imbécillité de certains enseignants qui commençait à faire étudier aux enfants d’Avignon, la Seine avant d’étudier le Rhône. C’est ce que nos instituteurs ont fait en Algérie en nous faisant étudier les Alpes, avant d'étudier les massifs de Kabylie. Le Comtat Vénaissin était jusqu’à la Révolution, la propriété du Pape et était géré par le légat du pape. Les rois souvent envoyaient leurs troupes pour annexer le Comtat, les Avignonnais ou plutôt  les Contadins criaient alors Vive le roi et lorsque les autorités pontificales récupéraient leurs biens, ils criaient : Vive le légat.

       Nous nous sommes promenés dans ces vieux quartiers bas qui ont été fréquemment inondés et nous avons fini notre visite par le jardin des Doms derrière le Palais et dominant la ville. Nous avons aperçu la prison et nous sommes rendus compte que les prisonniers devaient en été entendre les bruits des représentations et devaient souffrir de ne pas avoir la possibilité d’aller au théâtre. Je me suis souvent promené dans ce jardin avec mes parents et nous avons un jour été bouleversé devant cette vue sur la prison ; des prisonniers faisaient du haut de leurs lucarnes des signes à leurs familles venus les apercevoir depuis le belvédère du jardin des Doms. Michel Tournier2 a déjà parlé de ces personnes essayant de faire des signes à leurs amis prisonniers dans la prison d’Avignon : la prison étant la scène d’un théâtre, les prisonniers étaient les acteurs  et leurs amis le public

        Monsieur Fustier nous confia qu’il ignorait encore où était la tour, où la mule du Pape était montée. Alphonse Daudet devait probablement l’ignorer autant que lui.

         Nous avons fini la visite en allant boire un verre dans ce bar situé en face du palais des papes où la mauvaise qualité des produits offerts et l’absence d’amabilité de son personnel étaient légendaires.

        Ce fut le plus long séjour que je fis à Avignon. J’y suis souvent retourné et j’y suis passé très régulièrement lorsque mes parents ont habité Aix. Nous allions souvent déjeuner dans cette pizzeria de la rue Joseph Vernet appelée l’Oullo, que mon père avait découvert en 1960 et qui après avoir été, l’un des rendez-vous des acteurs se mêlant aux spectateurs a dû fermer car  elle fut frappée d’alignement.

 

                                                           Jean-Pierre Bénisti

 

1.      Anne WIAZEMSKY. Une année studieuse, Paris, éditions Gallimard, 2012

2.      MIchel TOURNIER : Des clés et des serrures. Paris, Éditions du Chêne

 

 

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Photos JPB, 1967.

 

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18 juillet 2012 3 18 /07 /juillet /2012 12:54

Au risque de me répéter, je précise qu'aucun débat sur les malades en fin de vie ne peut être traité sérieusement tant que le terme d'euthanasie ne sera pas changé.

Je me suis déjà exprimé sur ce sujet le 21 février 2011. Je vous le redonne à lire:

 

Abus de Langage

 

Le journaliste de la télévision nous dit que l’accident d’avion qui a fait beaucoup de morts était du à une erreur humaine. Dans ce cas particulier, cette erreur était franchement inhumaine. Il aurait été plus simple de dire l’erreur d’une personne. Je me souviens que déjà il y a cinquante ans, mon professeur de lettres se plaignait de cette mode qui consistait à parler du style saganesque au lieu de parler du style de Françoise Sagan. Le même professeur nous avait enseigné la fameuse règle de grammaire latine : Errare humanum est.

    Le même journaliste nous parle de voyageurs pris en otage à propos de voyageurs ennuyés par une grève de transport. Ce n’est peut-être pas faux, mais par respect pour les personnes qui ont été otages au Liban ou ailleurs, il serait sage de ne pas parler d’otage à tort et à travers.

Dans un autre ordre d’idées il est urgent de changer le mot euthanasie. Tant que ce mot sera utilisé, il ne pourra y avoir sur ce sujet de débat sérieux. Parler d’euthanasie peut être entendu par « état nazi ». Ce n’est pas un jeu de mots amusant, il s’agit de mort dans les deux cas. Les médecins sont très forts pour changer les dénominations et même quand c’est inutile : il n’était pas nécessaire de remplacer les oculistes par les ophtalmologistes !

Les centres de conservation du sperme parlent de sperme congelé. Parler de con gelé chez un  couple souffrant de stérilité, c’est parler de la corde dans la maison d’un pendu !

Les non dupes errent ! disait le Docteur Lacan !

 

                                                       Jean-Pierre Bénisti

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16 juillet 2012 1 16 /07 /juillet /2012 12:57

Mes pensées sont à toi, reine Karomama du très vieux temps,
Enfant dolente aux jambes trop longues, aux mains si faibles
Karomama, fille de Thèbes
Qui buvais du blé rouge et mangeais du blé blanc
Comme les justes, dans le soir des tamaris
Petite reine Karomama du temps jadis.

 

Mes pensées sont à toi, reine Karomama
Dont le nom oublié chante comme un chœur de plaintes
Dans le demi-rire et le demi-sanglot de ma voix;
Car il est ridicule et triste d’aimer la reine Karomama
Qui vécut environnée d’étranges figures peintes
Dans un palais ouvert, tellement autrefois,
Petite reine Karomama.

Que faisais-tu de tes matins perdus, Dame Karomama ?
Vers la raideur de quelque dieu chétif à tête d’animal
Tu allongeais gravement tes bras maigres et maladroits
Tandis que des feux doux couraient sur le fleuve matinal.
O Karomama aux yeux las, aux longs pieds alignés,
Aux cheveux torturés, morte du berceau des années...
Ma pauvre, pauvre reine Karomama.

Et de tes journées, qu'en faisais-tu, prêtresse savante ?
Tu taquinais sans doute tes petites servantes
Dociles comme les couleuvres, mais comme elles indolentes;
Tu comptais les bijoux, tu rêvais de fils de rois
Sinistres et parfumés, arrivant de très loin,
Pour dire: «Salut à la glorieuse Karomama.»

Et les soirs d’éternel été tu chantais sous les sycomores
Sacrés, Karomama, fleur bleue des lunes consumées;
Tu chantais la vieille histoire des pauvres morts
Qui se nourrissaient en cachette de choses prohibées
Et tu sentais monter dans les grands soupirs tes seins bas
D’enfant noire et ton âme chancelait d’effroi.
Les soirs d’éternel été, n’est-ce pas, Karomama ?

— Un jour (a-t-elle vraiment existé, Karomama ?),
On entoura ton corps de jaunes bandelettes,
On l’enferma dans un cercueil grotesque et doux en bois de cèdre.
La saison du silence effeuilla la fleur de ta voix.
Les scribes confièrent ton nom aux papyrus
Et c’est si triste et c’est si vieux et c’est si perdu...
C’est comme l’infini des eaux dans la nuit et dans le froid.

Tu sais sans doute, ô légendaire Karomama !
Que mon âme est vieille comme le chant de la mer
Et solitaire comme un sphinx dans le désert,
Mon âme malade de jamais et d’autrefois.
Et tu sais mieux encor, princesse initiée,
Que la destinée a gravé un signe étrange dans mon coeur,
Symbole de joie idéale et de réels malheurs.

Oui, tu sais tout cela, lointaine Karomama,
Malgré tes airs d’enfant que sut éterniser
L’auteur de ta statue polie par les baisers
Des siècles étrangers qui languirent loin de toi.
Je te sens près de moi, j’entends ton long sourire
Chuchoter dans la nuit : «Frère, il ne faut pas rire.» —
— Mes pensées sont à toi, reine Karomama.

    

                                             Oscar Vladislas de Lubicz Milosz -

 

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4 juillet 2012 3 04 /07 /juillet /2012 10:59

En juin 1962, je me trouvais à Paris. J’avais dû quitter Alger en septembre 1961 et une tante m’avait hébergé. Le 25 juin, je devais passer  le bac au lycée Honoré de Balzac à Clichy. Je n’ai pas été satisfait de mon examen, mais après une telle impréparation, je ne pouvais qu’attendre un miracle. J’étais si peu satisfait que je n’aie pas eu le courage de préparer un oral  hypothétique.

            À la fin de la semaine, alors que les habitants de l’Algérie s’apprêtaient à voter au referendum d’autodétermination, je reçus un appel d’un ami qui m’invitait à venir passer un week-end à Trouville, dans une maison appartenant à sa famille. J’ai été ravi de pouvoir me promener en Normandie. Cette région dont les maîtres d’école d’Algérie nous avaient vanter le charme en nous faisant apprendre par cœur  une chanson en l’honneur d’un pays qui ne nous avait pas donné le jour.  J’ai pu apprécier ces coins de Normandie que beaucoup de peintres avaient p représenté,notamment Boudin ou Marquet... Nous avons été à Honfleur et à Deauville. Je n’étais pas encore familiarisé au flux et au reflux, étant avant tout méditerranéens.

            Alors que la France organisait le rapatriement des pieds-noirs qui affluaient dans les ports et les aéroports, l’Algérie votait et déjà des dissensions apparaissaient au sein de la  direction du FLN.  Mohamed Khidder démissionnait du GPRA et devait être suivi de Ben Bella. On apprenait qu’ils partaient à la frontière algéro-marocaine rejoindre l’armée algérienne des frontières dirigée par le Colonel  Boumediene., qui s’opposait à l’armée des maquis des différentes wilayas. Le  "bordel" commençait et cette situation chaotique était naturellement exploitée par les nostalgiques du temps de la colonisation. .

Après ce séjour en Normandie, je rentrais à Paris et je trouvais des cousins qui revenaient d’Alger dans une immense tristesse apprenant que l’Algérie passait le cap de l’indépendance. Cette tristesse contrastait avec mon enthousiasme. Je venais de me procurer le numéro spécial de l’Espoir Algérie, journal des libéraux d’Algérie, qui reparut pour saluer l'Algérie indépendante et encourager les libéraux à  travailler dans la nouvelle Algérie. Ce numéro de l’Espoir devait être le dernier. Il y avait en première page une citation d’Emmanuel Robles :

-         Quelle peut bien être ta patrie ?

-         Là, où tu veux vivre sans subir l’humiliation.

 

Je passais au quartier latin et je rencontrais Pierre Salama, qui arrivait d’Alger et me dit qu’il voudrait  voir mes parents en compagnie de sa sœur Myriam et  son beau-frère : Maître Yves Dechézelles. Au bar le Soufflot, qui était paraît-il un café de gauche, je rencontrais l’acteur Boudjemaa Bouhada, qui me présenta son ami le peintre Denis Martinez. Ce dernier parcoura la revue Partisan, que je venais d’acheter chez Maspéro et apprécia un poème de Nordine Tidafi intitulé Paix. Il  y avait aussi dans cette revue  un poème trouvé chez un soldat de l’ALN tué au maquis. Je m’aperçus que j’avais déjà lu ce poème et qu’il était de Malek Haddad.

Et la colombe, la paix revenue dira :

Qu’on me fiche la paix,

Je redeviens oiseau

Je me suis précipitais à la Joie de lire pour signaler l'erreur à Marie-Thérèse Maugis, l’épouse de Maspéro à l’époque qui me dit que l’erreur avait été signalée et qu’il était émouvant d’apprendre que des maquisards algériens aimaient la poésie.

 

         Le 5 juillet, Mouloud Belkebir, militant trotskyste et vraisemblablement membre de la fédération de France du FLN m’avait invité à venir fêter l’Indépendance  autour d’un couscous, il m’avait  donné rendez-vous au métro Bonne Nouvelle. J’hésitais à aller fêter cet événement,   vis-à-vis de ma famille qui si elle devait apprendre que je partage le couscous avec les indépendantistes,  en aurait été  blessée. Malgré tout, je décidais de me rendre  au lieu de rendez-vous, mais j’y arrivais trop tard et ne je ne pouvais rencontrer mes camarades. C’était sans doute un acte manqué. J’allais donc au quartier latin et je faisais le tour des restaurants algériens de la rue de la Huchette. Ils avaient tous pavoisé avec des drapeaux verts et blancs et l’on entendait des chants patriotiques algériens dont Min Djibellina, ce fameux chant qui commence par l’air de Sambre et Meuse. Un Algérien m’offrit le numéro spécial de l’Ouvrier algérien,   journal de l’UGTA, qui avait revêtu les couleurs du drapeau algérien. Je rentrais à midi au 64 où je retrouvais mes cousins, qui manifestaient leur tristesse. L’après-midi, je fis le tour des boulevards extérieurs et j’ai pu apprécier l’ambiance festive créée par les Algériens, boulevard de la Chapelle, Boulevard de la Villette, Belleville et Ménilmontant.

          Bien plus tard, Jean Pélégri me racontant cette fameuse journée du 5 juillet 1962 me dit  que ce jour-là, il était à la fois heureux de voir la fin de la guerre et les Algériens retrouvant leurs dignités, mais aussi triste de voir ses compatriotes français devant quitter l’Algérie ou y rester mais  dans un pays  devenu étranger. Il me dit avoir eu la visite de deux amis algériens : Mourad Bourboune  et Abdallah Benanteur qui lui dirent : « Jean, nous savons qu’aujourd’hui, c’est pour toi un jour difficile et nous ne voulions pas te laisser seul ce jour. »  Les trois amis firent un tour le soir sur les quais de Seine qui en ce temps du mois de juillet étaient très animés. Vers dix heure du soir, ils entendirent une voix crier : « Mourad ! Mourad ! » Mourad Bourboune se retourna et vit un de ses anciens camarades pied-noir qui venait de quitter l’Algérie. « Tu te souviens Mourad  du professeur de latin qui nous faisait apprendre des tirades de l’Enéïde ! » Et voilà que le jour de l’Indépendance de l’Algérie un Algérien et un Français se mettent à déclamer des vers de Virgile :

Arma virumque cano, trojae qui primus ab oris, italiam fato profugus Laviniaque venit..

Voir algériens et français se retrouver le jour de l’indépendance de l ‘Algérie sur les bords de la Seine pour réciter l’Enéide paraît surréaliste... Nous comprenons aisément  que le colonialisme n ‘a pas été entièrement négatif.

Le soir de ce 5 juillet, j’ai écouté les informations à la radio, pour savoir comment les manifestations s’étaient déroulées en Algérie. Les algérois ont manifesté leurs joies avec beaucoup de dignité. À Oran, par contre, il y eut des morts. On aurait tiré sur des manifestants,   et  des Européens furent massacrés. Ces troubles à Oran sont encore aujourd’hui  encore inexpliqués.

J’ai rejoint mes parents en Algérie, seulement en septembre 62 le jour où le peuple d’Alger manifestait aux cris de « Sebbaa snin Baraket ! » (Sept ans, c’est assez !).

 

                                                           Jean-Pierre Bénisti

 

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Alger 1962,

Photo JPB

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14 juin 2012 4 14 /06 /juin /2012 15:17

Un homme a toujous deux caractères, le sien et celui que sa femme lui prête.

Albert Camus

L’Été

 

 

Une campagne électorale très ennuyeuse vient d’être troublée par la compagne abusive du nouveau président.

La presse a parlé de psychodrame et ce propos, je constate que celle qui partage la vie du président de la République ne doit pas aller souvent au théâtre et je lui conseillerais de participer à des stages de vrais psychodrames, elle pourrait à loisir jouer le rôle de la femme d’un président où celle d’un autre. Cela éviterait  de participer à un psychodrame non contrôlé où l’image du Président de la République et à travers lui l’image de la France entière se trouve ternie.

Il ne faut pas oublier qu’un homme  (ou une femme politique) élu est dans sa vie publique en représentation et il joue le rôle que les citoyens lui demande de jouer. Le principal défaut reproché au précédent président est de n’avoir pas compris ce principe. Lorsqu’il traite de pauvre con,  un individu qui l’interpelle, on ne lui reproche pas de dire un gros mot que tout un chacun prononce quotidiennement, mais tout simplement de sortir de son rôle, un peu comme si un acteur en scène, arrêterait de jouer pour faire taire un spectateur bruyant.

Valérie T vient de s’illustrer en confondant vie publique et vie privée. Regardant la télévision durant la campagne présidentielle, je la voyais  aux côtés de son compagnon-candidat, j’avoue avoir été agacé par la façon dont  elle s’imposait toujours derrière lui. Elle joué le beau rôle uniquement lorsqu’elle a esquissé quelques pas de danse sur l’air de la Vie en rose.

Si Ségolène R est la rivale de Valérie T, c’est une affaire strictement privée et il n’est pas convenable d’essayer de flinguer publiquement une rivale privée. Il n’est pas non plus normal de faire état de divergences avec son compagnon pour des questions personnelles et en pleine campagne électorale.

Certes Ségolène n’aurait pas du annoncer si vite son ambition pour la présidence de l’Assemblée et François Hollande n’aurait pas du rompre le silence qu’il s’était imposé dans la campagne,  pour apporter à son ancienne compagne,  un soutien appuyé.

Madame, que vous soyez première ou dernière dame, cela n’a strictement aucune importance !  Vous avez réussi une chose : vous êtes plus détestée qu’estimée ! Il ne vous reste qu’une seule chose à faire : Quittez donc la scène publique et ne rejoignez votre compagnon que dans sa chambre, s’il vous y invite !

 

                                                                                  Jean-Pierre Bénisti

 

Voir

Le blog d’Antoine Blanca :Trierweiler’s attitude, ressentiment et politique.

http://inter-socialiste.over-blog.com/article-trierweiler-s-attitude-ressentiment-et-politique-106822945.html

 

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