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22 avril 2011 5 22 /04 /avril /2011 14:24

Un samedi d’Avril 1961 à Alger. Yamina, qui avait l’habitude de venir faire le ménage chez nous le matin de bonne heure, en nous apportant le quotidien du matin arriva en nous disant : « Macache Journal, aujourd’hui. » L’absence du quotidien était inquiétante. Mon père mit la radio que nous n’écoutions que dans les grandes occasions et l’on entendit un communiqué nous apprenant que les généraux Challe, Jouhaud, Zeller et Salan avaient pris le pouvoir en Algérie en vue de continuer le combat pour éviter l’abandon du pays. L’Algérie venait de faire sécession selon un scénario proche de celui du 13 mai 1958.  Nous étions très anxieux et nous nous demandions comment les choses allaient tourner. L’Algérie devenait un canon braqué sur la France. Une prise de pouvoir par les militaires semblait possible en France, si l’armée devait basculer entièrement du côté des auteurs de ce  pronunciamiento et le spectre de la guerre civile type guerre d’Espagne revenait. .Dans la matinée de ce 22 avril, à la sortie du lycée je rencontrais mon camarade Charles Sfar qui me dit : « Fais attention Jean-Pierre ! Si j’ai un conseil à te donner, il est bref : tu la fermes ! Et dis-toi bien qu’aujourd’hui, il n’y a qu’une chose qui doit compter pour toi, c’est d’obtenir ton bac et dans cette période troublée c’est important de l’obtenir. » Je voudrais le remercier de ce conseil qui m’a rendu service... Je continuais à aller au lycée comme d’habitude, j’entendais les élèves satisfaits du putsch, ironiser sur le discours de De Gaulle se terminant par « Françaises, français, aidez-moi ! » et sur celui de Debré appelant à se rendre à pied et en voiture, mais pas à cheval !)  aux aéroports dès que les sirènes retentiraient.

Le mardi 25 avril, mon père revint du lycée très affecté : des parachutistes en armes étaient rentrés dans le lycée et avaient arrêté trois collègues : Bonici, professeur d’histoire, Burel, professeur de dessin et Claude Oliviéri, professeur de lettres. Ils avaient dû être incarcérés. Mon père nous dit qu’il s’était plaint auprès du proviseur de l’entrée de parachutistes dans l’enceinte du lycée sans l’autorisation du recteur. Le proviseur lui ayant répondu : « Qu’est-ce que vous voulez que je fasse, devant des mitraillettes1. » Par ailleurs on apprit qu’alors que des professeurs étaient incarcérés pour leurs idées, les tueurs à gage, assassins de  Maître Popie étaient libérés.

Alors que je travaillais assez tard dans la nuit, mes  parents ne s’étaient pas couchés et étaient pendus aux nouvelles à la radio. Ils écoutaient un très vieux poste de TSF (comme on disait à l’époque) qui captait des émissions émises depuis le continent européen. Ils apprirent que l’armée régulière avait repris le contrôle de l’Algérie, grâce à l’action des militaires du contingent. Il devait être minuit et nous ne dissimulions pas notre satisfaction. Dans la rue on entendait des hommes et des femmes en larmes qui avaient cru à la réussite du putsch. Malgré notre satisfaction, nous comprenions le désespoir exprimé par nos compatriotes.

Le lendemain, alors que j’étais dans la classe  de Monsieur Weiss qui nous parlait de Pascal, des élèves se regroupaient et manifestaient dans la cour du lycée au cri de : Algérie Française ! De Gaulle salaud ! Debré culo2 ! Puis ils entonnèrent la Marseillaise.. Le professeur dut interrompre son cours. Peu rassuré, je sortis dans la cour et voyant Monsieur Chambon, mon professeur d’éducation physique, je lui demandais de me faire sortir du lycée. Grâce à ce professeur, je pus m’échapper du lycée par une porte dérobée

Nous avons su que des soldats du contingent démobilisés qui s’étaient embarqués sur un bateau, avaient quitté Alger en chantant la chanson d’Édith Piaf : Non, je ne regrette rien.  Le refrain de cette chanson est, selon les freudiens, une dénégation. Autant dire que les regrets se ramassaient à la pelle !

Le lycée devait fermer huit jours en raison de l’agitation des élèves.

Pierre Grou et Denis Thomas vinrent me rendre visite et m’apprirent que nous l’avions échappé  belles : L’OAS avait l’intention de mobiliser tous les jeunes de plus de dix-huit ans. J’ai bien retenu cela et j’en ai plus tard tenu compte. Quand en septembre 1962, je lus dans le Monde un communiqué de l’ex-général Salan, chef de l’OAS, qui les jeunes français d’Algérie  de plus de dix-huit ans devaient se considérer, comme des soldats mobilisés sur place, je pris la décision de quitter l’Algérie, ne voulant pas avoir à obéir à des généraux félons.

Le samedi 29 avril, devait être organisé l’inauguration de la stèle de Tipasa, qui venait d’être scellée.  Ce monument a été érigé sur le promontoire qui correspond à la nécropole de l'Evêque Alexandre, dans le parc des ruines de Tipasa.

Courant mai, nous avons été invités à une   projection privée du film de Jean-Marie Drot consacré à Camus, qui avait lieu dans les nouveaux locaux de la RTF sur les hauteurs d’Alger. Il y avait Charles Poncet, Jean de Maisonseul,   Louis et Jeanne Miquel, Jean-Pierre et Jeanne Faure, Edmond Charlot et des personnes qui devaient disparaître bientôt : Sauveur Galliero nous confia qu’il se sentait très fatigué. On ne savait pas encore qu’il était atteint d’une leucémie et qu’il devait s’éteindre au printemps 1963. René Sintès3, peintre de talent de père français et de mère algérienne devait disparaître en avril 1962, on ne sut jamais dans quelle condition. Mouloud Feraoun fut assassiné par l’OAS le 15 mars 1962..

J’avais montré aux amis les photos que j’avais faites à Tipasa et celles du graphito de l’OAS qui avaient d’ailleurs particulièrement amusé notre ami Feraoun.

Le film de Jean-Marie Drot était très réussi et il est dommage qu’il n’ait pas été archivé.  Il y avait des entretiens avec Roger Grenier, Brice Parain, Manes Sperber, Suzanne Agnelli qui était la secrétaire de Camus, mais aussi le Pasteur de Lourmarin Philippe Jecquier et le forgeron de Lourmarin Reynaud qui nous dit : « Quel homme sympathique, ce Monsieur Camus et vous voulez que je vous dise franchement, je crois qu’il aimait beaucoup le théâtre. »Lorsque je vins à Lourmarin en août 1961, j’appris que ce forgeron venait de succomber à une crise cardiaque. Mouloud Feraoun4 parla de Camus avec beaucoup de sincérité de celui qui disait «  qu’il a mal à l’Algérie comme d’autres ont mal aux poumons. » 

 

Après quelques pourparlers secrets, le FLN acceptait de dialoguer avec le gouvernement français dans le but d’aboutir à un cessez-le-feu. Le ministre des Affaires algériennes Louis Joxe devait organiser une conférence à Évian. Cette ville avait été choisie en raison de ses capacités hôtelières et de sa proximité avec la Suisse. Roland Bacri dans le Canard enchaîné fit son calembour sur Évian : Évian bonne eau, besef   Avant l’ouverture de la conférence, le maire d’Évian  Camille Blanc devait être assassiné. L’OAS frappait en France de façon particulièrement imbécile. Le maire d’Évian était une personne tout à fait respectable. Dix ans plus tard, fin 1970  je devais travailler comme stagiaire interné à l’hôpital d’Évian portant  le nom de Camille Blanc. La conférence fut interrompue très vite, officiellement à cause du Sahara, en fait il s’agissait sans doute de désaccord  interne entre dirigeants du FLN. Et quelques mois après, le GPRA devait changer de président : le pharmacien Ferhat Abbas sera remplacé par un autre pharmacien Ben Youcef Ben Khedda.

 

Le 5 juillet 1961, le FLN déclenchait une journée de grève générale des travailleurs algériens. Cette grève très suivie montrait la détermination des Algériens à obtenir leur indépendance.

J’ai eu avec mon père une très grave discussion au sujet du terrorisme. Il y avait dorénavant deux terrorismes : celui du FLN, qui était toujours présent et  qui visait non seulement des européens, mais des musulmans opposés à l’indépendance de l’Algérie, des militants nationalistes appartenant au MNA de Messali Hadj (on se souvenait du massacre de Melouza)  ou des dissidents du FLN et celui de l’OAS, qui commençait à sévir : après Maître Popie, Camille Blanc, le maire socialiste d’Évian, le commissaire de police Gavoury devait succomber à un attentat. J’expliquais à mon père que si les deux terrorismes étaient condamnables, l’OAS était plus malfaisante, car elle faisait courir le risque  de ruiner les chances de coexistence des populations dans l’Algérie future, mais aussi son influence risquait de déstabiliser la France en instituant un régime  fascisant. Dans ces conditions, et en ce qui me concerne, je choisissais le FLN. Mon père n’était pas insensible à mes arguments, bien qu’il jugeât ma pensée pas assez nuancée, il .me dit cependant, qu’il fallait que je garde mes opinions pour moi, car elles étaient trop dangereuses. Camus avait prédit dans son appel pour une trêve civile que si l’on n’arrivait pas à s’entendre sur l’arrêt des hostilités, chacun rejoindrait son camp. J’avais donc choisi mon camp et ce n’était pas celui de ma communauté, c’était celui de mes idées et de mes valeurs et comme l’avait dit JJSS5 dans un éditorial de l’Express : il valait mieux le FLN à Alger, plutôt que l’OAS à Paris. Aujourd’hui, en essayant de réfléchir à distance  sur mes positions de l’époque, je m’aperçois que je suis actuellement moins rigide, mais comme disait Aragon : « Il faut juger alors avec les yeux d’alors. »

 

Après le 22 avril 1961, l’histoire s’accéléra et l’Algérie devint indépendante en juillet 1962.  Beaucoup d’eau a coulé sous le pont Mirabeau et aussi beaucoup de larmes et de sang.

 

Un samedi de juin 1965 à Alger. Yamina, qui avait l’habitude de venir faire le ménage chez nous le matin de bonne heure, en nous apportant le quotidien du matin arriva en nous disant : « Macache Journal, aujourd’hui. »  L’absence du quotidien était inquiétante. Mon père mit la radio que nous n’écoutions que dans les grandes occasions et l’on entendit un communiqué laconique nous informant que l’armée avait pris le pouvoir à Alger. Le putsch, cette fois-ci avait réussi, ce n’était pas un quarteron de généraux, ce n’était qu’un colonel !

 

                                                                                                       Jean-Pierre Bénisti

 

 

 

 

Notes :

 

 

1. Voir : Claude OLIVIÉRI : Je me souviens…In  Jean SPRECHER  À contre-courant, éditions Bouchène., 2001, page 173.

2. : culo : mot espagnol signifiant cul. En Algérie, insulte désignant un pédéraste.

3..: René Sintès. Peintre franco-algérien, ami de Maisonseul, Edmond Charlot et JAR Durand, disparu en mai 1962.

        4.. Mouloud FERAOUN : Albert Camus, Les Lettres Françaises, n° 922, 22 mars 1962.on pourra voir la séquence du film de J.-M. Drot  sur :

http://www.dailymotion.com/video/x2jnsy_mouloud-feraoun-a-propos-du-silence_news

Voir blog précédent : à propos de Mouloud Féraoun, 24 mars 2011

5. JJSS : Jean-Jacques Sevan-Scheiber, directeur de l’Express

 

 

 

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commentaires

Jean-Pierre Bénisti 08/05/2011 19:36


De mon ami Djilali Bencheikh :
ean Pierre très bon ton papier et émouvant sauf que le coup d'état en 65 c'était le 19 juin pas en Avril Et c'était bien un quarteron de cinq pas un colonel tout seul
si le putsch a eu lieu c'était pour sauver la tête d'un membre du clan d'Oujda un certain Boutef que Ben Bella s'apprêtait a virer pour le remplacer par Ait -Ahmed etccc