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18 juillet 2012 3 18 /07 /juillet /2012 14:22

 

 

           Pour l’enfant d’outre Méditerranée que j’étais, Avignon était une ville du midi de la France, célèbre par un pont où, selon la chanson, on y dansait en rond. Lorsque j’ai commencé à voyager, j’apercevais du train une ville cernée de fortifications avec au loin les tours d’un Palais, qui avait dans les temps jadis, hébergeaient des papes, et la légende disait même que la mule d’un pape serait montée au sommet d’une tour.

        Au cours de l’été 58, mes parents se décidèrent à faire un voyage de Marseille à Paris en empruntant leur deux-chevaux Citroën. Nous profitons du voyage pour visiter les lieux dont nos livres d’histoire nous avaient signalé l’intérêt. Parti de Marseille, il était indispensable de s’arrêter à Avignon pour visiter son Palais,  à Montélimar pour y déguster ses nougats et à Lyon pour y admirer le confluent de la Saône et du Rhône, sachant bien que sur l’eau du Rhône, il n’y avait qu’un accent circonflexe.

     Arrivé à Avignon, nous avons aperçu ce pont, dont la démolition d’une des têtes, témoignaient des guerres qui avaient lieu entre le Royaume de France et le Comtat Vénaissin, géré par le légat du Pape. Entrant dans la cour d’honneur du Palais des Papes, nous avions été surpris de voir des gradins installés pour les représentations théâtrales du TNP de Jean Vilar, prévus quelques jours après notre arrivée. Notre emploi du temps ne nous permettait pas de rester. Il devait y avoir Lorenzaccio avec Gérard Philipe. J’avais une grande admiration pour Vilar, dont mon professeur de Lettres Jean Oliviéri en  avait parlé souvent de façon élogieuse. J’avais acquis un petit disque dans lequel Jean Vilar disait les poèmes de Nerval. Mon luth constellé porte le soleil noir de la mélancolie…Je commençais à savoir ce poème par cœur tout en ignorant ce qu’était un oxymore. Mon père plaisantait au sujet de ce poème et me disait de temps en temps «  Rends- moi mon Pausilipe ! »

      Durant ces années de lycée passées à Alger, je m’intéressais beaucoup au théâtre et nous avions la chance d’avoir à Alger un acteur et metteur en scène, qui adhérait aux conceptions de théâtre  de Vilar. Il s’agissait d’Henri Cordreaux, qui, grâce à de  modestes subventions, montaient des pièces de façon originale en langue française et aussi en langue arabe avec la collaboration de son collègue Ould Abderhamane Kaki.

      En juillet 60, après un séjour en Espagne, nous nous sommes arrêtés à Avignon en plein festival et nous avons pu enfin assister à une représentation dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes. Par chance, nous avons trouvé une chambre à l’hôtel Central, rue de la République, hôtel que je fréquente encore actuellement. Les patrons ont évidemment changé. Nous avons pu avoir des places pour Antigone de Sophocle. Ce fut un spectacle pas pale  dans une cour papale ! Les costumes du peintre Singier s’accordaient très bien avec le mur nu de la Cour d’Honneur. Il n’y avait pratiquement pas de décor. Jean Vilar jouait le rôle du Coryphée, Georges Wilson Créon et le rôle d’Antigone était incarné par Catherine Sellers, qui  se révéla une grande tragédienne. Certaines phrases dites dans cette tragédie m’avaient impressionné : « Je ne suis pas là, pour partager la haine, je suis là pour partager l’amour. » Ou bien : »Il y a dans le monde beaucoup de choses admirables, mais aucune chose n’est aussi admirable que l’homme. » Nous remarquions que Vilar n’avait pas collaboré avec Camus, mais avait su prendre dans sa troupe les acteurs que Camus avait révélés : Gérard Philipe, Maria Casarès, Jean Négroni  et Catherine Sellers.

             Vu les qualités de ce spectacle, je persuadais mes parents de la nécessité de rester le second soir pour la représentation de Mère Courage. Nous avions entendu parler de cette pièce, car l’oncle Henri, qui étant communiste, s'intéressait à Brecht,  nous en avait parlé et nous savions par cœur les chansons de la pièce :

       La Mère Courage pour la piétaille a des godasses qui tiennent aux pieds

C’était extraordinaire de voir arriver sur le plateau la roulotte de la Mère Courage, qu était incarnée par Germaine Montéro.

          

         En 1961, nous avions participé à l’inauguration du Centre Culturel  d’Orléansville (Chlef aujourd’hui)   Ce centre bâti selon les plans des architectes Louis Miquel et Roland Simounet avait vu le jour à la suite du séisme de septembre 1954.. Pour bâtir le théâtre de ce Centre les architectes avaient pris conseil auprès de Camus, qui s’était rendu à Orléansville en compagnie des architectes en janvier 1955. Cordreaux qui présentait les spectacles d’inuguration,  avait demandé aux spectateurs d’Orléansville de s’imaginer dans la Cour du Palais des papes. Au mois de juillet de la même année, nous sommes passés à Avignon pour voir Jean Vilar dans une pièce de Caldéron,   l’Alcade de Zalamea., très belle pièce que Jean Vilar avait choisi de jouer en ces temps difficiles, car il  traitait des questions des relations entre  pouvoir politique  et de jpouvoir judiciaire. On dit que Jean Vilar a bien ri à propos d’une information erronée donnée par un gardien du Palais des Papes : Un visiteur du palais, en voyant l’installation des gradins dans la Cour d’honneur demande : 

«  -  Quelle pièce doit monter Vilar cette année dans la Cour ?

-Il  doit monter l’escalade de l’Himalaya, dit le gardien

- De quel auteur ?

- De plus de huit mille mètres. »

     Nous avions été ensuite à Paris et nous avions continué notre saison théâtrale en allant voir les Chaises de Ionesco dans une mise en scène de Jacques Mauclair. Cette pièce avait été créée  par Tchilla Chelton, qui vient de mourir et Paul Chevallier, acteur qui avait commencé à travailler à Alger au théâtre de l’Équipe,  dans une mise en scène de Sylvain Dhomme, qui avait lui aussi commencé à faire ses premières mises en scène en Algérie. J’ai revu depuis plusieurs fois cette pièce et notamment dans les années 80 avec Pierre Dux.

 

       Après une interruption dans la fréquentation de ce festival, j’ai recommencé à fréquenter la Cité des Papes en 1966 et.depuis et jusqu’à ces dernières années, j’essayais d’aller tous les ans à Avignon. Je suis toujours ému chaque fois que je pénètre dans la Cour d’Honneur. En juillet 66, j’avais pris une chambre dans un hôtel d’une petite rue oblique par rapport à la rue de la République : l’hôtel de la Cigale. Cet hôtel était bon marché du fait de la vétusté des murs et de l’absence de la mise aux normes exigées par la direction du tourisme. J’ai pu voir le TNP, qui était dirigé à l'époque par Georges Wilson  Une pièce d’un auteur allemand Julius Hay, Dieu, empereur et paysan retraçait le début des guerres de religion qui ont secoué la fin du Moyen-âge avec la condamnation de Jan Huss et la défénestration de Prague. Une autre pièce était une adaptation des Troyennes d’Euripide par Sartre dans une mise scène de Cacoyannis. Sartre avait naguère écrit les Mouches, pour fustiger les Allemands en guerre. Ici, il essayait de se servir de la tragédie grecque pour manifester son hostilité à la guerre du Viet Nam. La Cour d’honneur est un cadre idéal pour jouer les tragédies grecques et les soirs de mistral, le vent anime les longues robes  colorées des actrices face au mur du palais. Il y avait des actrices remarquables comme Nathalie Nerval, Françoise Brion ou Judith Magre.

Après deux jours à l’hôtel, je rejoignais un centre d’accueil des CEMEA. Nous logions dans une école près de la place des Carmes : l'école de la rue Persil. Les repas se prenaient dans la cour de l’école et  nous dormions dans les classes transformées en dortoir. Je retrouvais beaucoup de jeunes amateurs de théâtre et nous discutions beaucoup. Le matin, vers dix heures, nous  nous rendions dans la cour du lycée des Ortolans, où un metteur en scène ou un acteur venait s’entretenir avec nous. L’après-midi vers cinq heures avant les spectacles du soir, il y avait des rendez-vous au Verger d’Urbain V, qui en fait était le potager du pape Urbain, pour des entretiens avec les metteurs en scène, des lectures ou des concerts. Les soirs où il n’y avait pas de spectacles, nous organisions nos soirées. C’est ainsi que nous avons fait une promenade nocturne à Oppède pour dire des poésies dans la nature. Nous nous sommes rassemblés dans les ruines d’un château et à la lueur des bougies : une comédienne dit un poème de Claudel sur Verlaine et un poème de Paul Fort : La corde :

Pourquoi renouer l’amourette, c’est-y bien la peine d’aimer, la corde s’est cassé, Fillette, et c’est toi qui a trop tiré.

Je dis un poème de Desnos : Au temps des donjons, un poème de Char et un autre de Sénac. Puis, alors que les bougies étaient éteintes et au milieu du silence de la nuit, une voix de jeune fille retentit et l’on entendit :

Dis ! Quand reviendras –tu ?

Depuis je ne peux entendre cette chanson de Barbara sans penser à cette nuit, et notre petite camarade la chantait avec justesse et simplicité

Au Verger, un acteur du TNP, Pascal Mazzotti,  nous fit une lecture de textes d’un écrivain toujours vivant à l’époque, mais oublié : André de Richaud. Cet écrivain, originaire du Vaucluse avait été repéré par Jean Grenier et Camus pour son livre : la  Douleur, relatant les amours d’une femme française avec un Allemand pendant la guerre 14. Cet écrivain, victime de l’alcoolisme, s’était retiré prématurément dans une maison de personnes âgées de Vallauris. 

       Mes parents étaient venus me rejoindre à Avignon après un séjour assez terne dans les Alpes Maritimes. J’ai quitté l’école Persil pour l’hôtel Central, hôtel où mes parents avaient l’habitude de descendre. Au Verger, nous avons pu entendre Gérard Guillaumat, acteur de la troupe de Planchon, nous dire des contes de Maupassant, notamment celui où un vieux normand grabataire couve les œufs placés sous ses aisselles. Planchon présentait deux spectacles, non pas dans la Cour d’honneur mais devant le Petit Palais du Vice-légat. Ce lieu était très beau, mais l’acoustique était défectueuse. De plus, on entendait les voitures circulant sur le pont voisin.

     Le premier spectacle était Georges Dandin. Je l’avais déjà vu à Alger. Jean Bouise, ce sympathique acteur que l’on voyait souvent au cinéma jouait le rôle de Georges Dandin. Le décor de Allio s’inspirait des tableaux de Le Nain figurant la vie paysanne. Le second spectacle était Richard III, dans une mise en scène de Planchon.  Lorsque j’ai  habité Lyon, j’ai fréquenté le théâtre de Villeurbanne dirigé par Planchon, qui hérita de la dénomination TNP  et j’ai beaucoup regretté que les spectacles montés par Planchon, depuis les années 70 ne fussent  pas de la qualité de ses premiers spectacles.

       Les ballets de Béjart devaient faire leur entrée dans la Cour d’Honneur. Vilar voulait ouvrir le festival à d’autres disciplines que le théâtre parlé. J’avais eu l’occasion de voir Béjart à ses débuts en 1957. Je n’ai pu assister  à  ses  premiers spectacles avignonnais cette année, ce n’est que plus tard que j’ai pu le voir dans une cour d’honneur rénovée.

 

        L’été 1967, j’avais commencé  ma saison théâtrale  à Pais en allant voir la Cuisine d’Arnold Wesker Le spectacle avait lieu au Cirque Médrano et ce lieu devant  être détruit peu après. C’était le premier spectacle de la troupe d’Ariane Mnouchkine qui avait du succès. Nous avions été enthousiasmé par ce spectacle. 

       Claude Acquart, le fils du décorateur André Acquart, vieil ami de mon père,   se lançait dans les décors et après avoir aidé son père pour les Paravents  de Jean Genet ;Il faisait lui-même pour le Festival du Marais les décors d’un Antigone de Brecht mise en scène par Jean Tasso. Le spectacle devait avoir lieu dans la cour de l’hôtel Lamoignon. Antigone était jouée par Françoise Brion, cette belle actrice, que je regrette ne plus voir depuis longtemps. Claude Acquart m’avait donné rendez-vous près des coulisses en me précisant que ne disposant plus de cartons d’invitations, il me ferait entrer par les coulisses. Je suis donc rentré dans le territoire des artistes et j’ai observé dans des baraquements de fortune, les acteurs se maquillant devant des glaces. Il ne fallait surtout pas déranger les acteurs qui avaient besoin d’être concentré. Dès que Françoise Brion est sortie des coulisses pour entrer en scène, je l’ai suivie et je suis vite descendu de la scène pour m’asseoir sur le premier fauteuil libre au premier rang.

 

        Je devais rejoindre la Provence vers le 10 juillet et je me suis arrêté à Avignon avant le festival pour préparer mon séjour fin juillet.  Je passais une nuit à Avignon. Il y avait dans la cour de l’hôtel de Roure  une conférence de Francis Ponge sur les nouvelles tendances de la poésie française : Mutation  en poésie. Ponge nous dit qu’autrefois la poésie était l’art de pleurer dans un mouchoir et d’étaler le mouchoir maculé de larmes. Il nous dit s’éloigner d’une certaine poésie lyrique et sentimentale. Il se reconnaissait dans le groupe de la revue Tel Quel avec Philippe Sollers, Denis Roche, Marcellin Pleynet, Jean-Pierre Faye. Il s’agissait d’une poésie destinée plus à être lu qu’à être dite où le lecteur fait un travail aussi important que l’auteur. Il se moqua de l’Académie Française qui avait donné son prix de poésie à Brassens : «  Ce grand poète avec des moustaches. » disait-il ironiquement. Je lui ai posé une question : la poésie serait-elle un plaisir solitaire ? Il me répondit que ce n’était naturellement pas un plaisir solitaire, car on ne faisait des enfants que si on était deux.

 

         Après un séjour sur la côte, je retournais à Avignon fin juillet. J’avais prévu un séjour de deux semaines. Je devais séjourner au Centre de séjour toujours dans l’école de la rue Persil, près de la place des Carmes. Les journées étaient bien remplies : le matin à dix heures  trente, nous avions un entretien avec un metteur en scène ou un régisseur, à treize heures déjeuner, l’après-midi après un bref repos : une promenade dans Avignon, puis à dix-huit heures rendez-vous au Verger pour un dialogue ou un concert. Cette année, une large place était donnée à la musique du vingtième siècle.

        Le festival se faisait dans deux lieux : la Cour d’honneur et  le cloître de l’église des Carmes. Cette église fait partie des innombrables vestiges d’églises gothiques d’Avignon intra-muros. Tous ces monuments donnent à la ville papale une allure italienne. Avignon et Aix ont un caractère italien, comme Arles a plutôt un caractère espagnol D’autres lieux scéniques se  sont ouvert par la suite : l’Église des Célestins, le Cloître des Célestins, la chapelle des Pénitents blancs, la chapelle des Cordeliers…

       La Courd’honneur avait été réaménagée. Vilar avait accepté la proposition de Béjart d’allonger  la pente des gradins de façon à augmenter le nombre des sièges. Les sièges étaient en forme de coquille et plus confortables. L’allongement de la pente a eu un effet désastreux sur l’acoustique et cela est regrettable. Depuis, les architectes qui ont modifié l’agencement des gradins n’ont pas encore réussi à retrouver l’acoustique des premiers festivals.

      Je suis toujours impressionné quand j’entends les trompettes de Maurice Jarre, annonçant les débuts des représentations et que je pénètre dans cette cour. Je suis aussi en admiration devant l’architecture du Palais des papes et je ne passe pas dans la rue étroite creusée dans le rocher où les tours sont très hautes sans toujours ressentir une vive émotion. 

Avignon-66347.jpg


          Le premier spectacle que j’ai vu a été une pièce écrite et mise en scène par Planchon : Bleu, blanc, rouge ou les Libertins…pièce dont l’action se situe pendant la Révolution, à Grenoble. Les décors étaient de Acquart qui faisait ses premiers décors dans la Cour d’honneur. Il y avait d’excellents acteurs comme Jean-Pierre Cassel ou Claude Brasseur. Si la pièce était intéressante, car elle montrait un aspect peu connu de la Révolution vue de province, elle soufrait d’une trop grande dispersion. La pièce était aussi longue et un peu ennuyeuse. Au cours d’un débat avec Planchon aux Ortolans, je lui posais la question s’il fallait regarder la pièce dans une optique classique ou dans une optique brechtienne en prenant en compte la distanciation. Cette question ne plut pas beaucoup à Planchon et il la jugea un peu à la mode. Il n’empêche que cette question fut retenue par le journaliste qui fit le compte-rendu de l’entretien dans le Provençal.

             Au Cloître des Carmes, Bourseillier montait une pièce de Billetdoux : Silence, l’arbre remue encore... avec Serge Régianni, toujours extraordinaire et Chantal Darget, la femme de Bourseillier qui était une très grande actrice aujourd’hui disparue. Elle jouait aussi dans une pièce de Leroi Jones, auteur noir américain : le Métro fantôme. Une scène de cette pièce est jouée par la même Chantal Darget dans un film de Godard. ; Masculin Féminin. Il y avait aussi une pièce de Phillipe Adrien intitulée la Baye.

          À côté du Cloître des Carmes, il y avait le théâtre des Carmes. Ce théâtre était dirigé par un avignonnais : André Benedetto, homme de théâtre proche du PC, qui louait pour jouer une salle paroissiale au curé de l’église des Carmes. Benedetto fut le premier à monter des spectacles pendant le festival, sans en faire partie et il a inauguré le festival off. Jusqu’à présent, Vilar ne tolérait pas d’autres spectacles que ceux produits par le festival. Il toléra Benedetto qui avait une troupe permanente à Avignon. Cette année Benedetto avait monté  Oh les beaux jours de Beckett et recevait une troupe cubaine qui montait la Noche de los asasinos (la Nuit des assassins) de Jose Triana.

        La Courd’honneur devait recevoir pour la deuxième fois les Ballets du XXe siècle de Béjart. Je n’avais pas encore vu des spectacles de ces Ballets, n’ayant vu Béjart que dans sa première troupe parisienne des ballets de l’Étoile. Le premier spectacle que je vis fut un magnifique Roméo et Juliette, dans un style plutôt classique.

         La grande nuit de ce festival et ce fut une nuit historique fut la première de Messe pour le temps présent de Béjart suivie de la première de la Chinoise de Godard. C’était un soir exceptionnel, il faisait très chaud, nous n’avions pas besoin de couverture.

         La messe de Béjart commençait vers vingt heures au coucher du soleil. Les danseurs étaient en blue jean et pieds nus e cela t rappelait les jeunes du film West Side Story. Il commençait d’abord à danser sur des textes du Cantique des cantiques ou de Niietsche, dits par la jeune Marie-Christine Barrault., Puis ce fut le jerk de Pierre Henry qui devint presque le tube de l’été et que l’on entend toujours à la radio, lorsque l’on évoque les années 60. Le spectacle devait se clore par une station immobile des danseurs ne saluant pas les spectateurs et qui devraient en principe ne quitter le plateau que lorsque tous les spectateurs  fussent partis. En raison de la séance de cinéma suivant le ballet, ils durent quitter la scène, mais il eut par la suite des spectacles où  les danseurs restèrent une heure face aux spectateurs impassibles.

         La projection de la Chinoise (1) devait suivre le ballet. Le film était attendu. Il était d’une grande actualité en raison d’une part de la révolution culturelle chinoise, d’autre part de l’engagement de certains communistes qui, déçus par un  PCF inféodé à Moscou, s’enthousiasmaient pour la philosophie maoïste. Ce film eut aussi  une vision prophétique, car il commençait dans le campus universitaire de Nanterre et préfigurait les évènements de mai 68. Godard,   dans ce film, était  ambivalent : il semblait sympathiser avec les étudiants maoïstes, en même temps qu’il en soulignait le caractère peu réaliste et utopique. Il y avait un dialogue entre l’étudiante prochinoise et Francis Jeanson, qui, au vu de ses engagements en faveur de la révolution algérienne, émet des réserves sur les chances d’une révolution en France. Une réflexion comparant les camps d’extermination aux villages vacances du Club Méditerranée m’a paru d’un goût douteux.

       Dans ce film, il y avait Juliet Berto, belle actrice aujourd’hui disparue, Semeniako, photographe grenoblois, toujours coiffé d’une casquette, dans le film comme à la ville et que j’ai souvent croisé par la suite dans les rues de Grenoble et Anne Wiazemski, que nous avions vu dans au Hasard Balthazar de Bresson et dont j'avais gardé d’elle le souvenir d’une fille prenant sa douche aussi belle qu’une baigneuse de Renoir.  Dans les rues d’Avignon, au sortir de la première de la Chinoise, on apercevait Godard avec ses éternelles lunettes noires qui étaient une stratégie pour regarder sans importuner les personnes dévisagées., accompagné de Truffaut, et  d’Anne Wiazemski ressemblant à une petite fille, coiffée de sa casquette Mao.

      Un soir, je rencontrais un ami amateur de théâtre qui ressortait furieux de la Messe pour le temps présent, prétendant que Béjart avait plagié sans complexe le Living Théâtre. Je ne connaissais pas le Living, mais rétrospectivement, je me suis rendu compte que Béjart avait fait des emprunts au Living, comme il avait l’habitude de faire des emprunts à d’autres artistes.

         Après un spectacle, je devais aller prendre un pot avec une fille nommée Claudine  R.. Cette fille préparait un certificat d’études théâtrales et suivait l’enseignement de Bernard Dort. Elle appréciait mes jugements sur les pièces et c’était réciproque. La discussion se prolongeait et nous ne pouvions plus rentrer au Centre de Séjour car il fermait ses portes vers une heure du matin, de plus nous avions l’intention de passer la nuit ensemble. Nous avons été dans l’île de la Barthelasse, prés du camping et nous avons passé la nuit à la belle étoile. Elle aurait voulu dormir toute nue dans la nature. C’était difficile, car le fond de l’air était frais. Nous nous sommes enlacés pour nous réchauffer. Nous avons essayé de dormir ou plutôt de nous assoupir. Le matin, nous avons pris un bon café et nous avons été tout de suite à la piscine pour nous réveiller.

           La musique faisait son entrée au Verger. J’ai essayé de me familiariser à la musique contemporaine. Ce n’était pour moi, qu’une approche, car n’étant pas moi-même musicien, je ne peux pas être très initié. J’ai apprécié le concert donné par les Percussions de Strasbourg où il y eut un texte d’Henri Michaux, dit par un comédien rythmé par des percussions : « Epervier de ta faiblesse ! Domine ! » Il y eut aussi au verger des conférences : une conférence sur l’éducation populaire avec Joffre Dumazedier et le jeune Michel Rocard, qui venait d’être élu secrétaire du PSU. Il y eut aussi une lecture de poésie grecque contemporaine pour manifester notre solidarité avec les poètes et musiciens comme Yannis Ritsos ou Mikis Theodorakis emprisonnés, en Grèce par la dictature des colonels. Le choix de poèmes avait été fait par Jacques Lacarrière. Jean Vilar participait à cet hommage. Un autre spectacle conçu par Hélène Martin, était un montage poétique de textes de René Char, pour protester contre l’implantation de missiles à tête nucléaire sur le plateau d’Albion. Outre le texte de René Char sur le sujet, les comédiens lurent des textes des Feuillets d’Hypnos et de chansons d’Aragon ou d’Éluard chantées par Hélène Martin et Francesca Solleville. Il est permis de s’étonner que René Char, très sévère sur Aragon, ait accepté que des chansons d’Aragon soient chantées à côté de ses poèmes. Cela reste une énigme. Char, qui ne supportait pas Mitterrand, l’a tout de même reçu lorsque ce dernier lui rendit visite à l’Isle sur Sorgue.

         Le matin, vers 10h 30, nous avions rendez-vous à l’école des Ortolans pour un dialogue avec des metteurs en scène ou des acteurs. C’est ainsi que nous avons pu parler avec Planchon, Godard, Paul Puaux, le conseiller municipal avignonnais responsable du festival, Sonia Debeauvais, l’administratrice du festival et bien d’autres. Vilar est aussi venu, très heureux de voir l’évolution du festival qui devait rester un festival de théâtre mais devant s’ouvrir à d’autres formes d’art, rappelant  que le festival était né à partir de représentations théâtrales donnée dans une Cour d’honneur sans gradins à l’occasion d’une exposition d’art moderne organisée par Christian Zervos et René Char.

         Le séjour à Avignon devait s’agrémenter d’une visite guidée de la ville d’Avignon sous la conduite d’un professeur d’histoire avignonnais : Monsieur Fustier. Fustier est un nom provençal signifiant charpentier comme Fournier boulanger.

          Monsieur Fustier nous fit parcourir Avignon de long en large et nous fit rentrer dans les cours d’hôtel particulier pavé de calades et où les halls d’entrée sont ornés de décorations murales du peintre Pillement, ancêtre de Georges Pillement, écrivain prolifique qui traduisit l’Alcade de Zalamea de Calderon. Les riches  familles avignonnaises de ces hôtels particuliers organisaient quelquefois des réceptions pendant le festival et demandaient à des acteurs du TNP de faire des lectures.

          Le Rhône ne traverse pas Avignon, il vient le saluer et lorsqu’on le traverse, on quitte le département du Vaucluse pour le Gard.  Le fleuve était d’ailleurs difficile à traverser, car le Vieux Pont Saint Bénezet est toujours coupé. On quittait autrefois le Comtat Vénaissin Le département de Vaucluse est calqué sur ce comtat y compris au niveau de Valréas, enclave du Vaucluse dans le département de la Drôme, que l’on appelle l’enclave du pape. Monsieur Fustier nous fit part de sa colère face à l’imbécillité de certains enseignants qui commençait à faire étudier aux enfants d’Avignon, la Seine avant d’étudier le Rhône. C’est ce que nos instituteurs ont fait en Algérie en nous faisant étudier les Alpes, avant d'étudier les massifs de Kabylie. Le Comtat Vénaissin était jusqu’à la Révolution, la propriété du Pape et était géré par le légat du pape. Les rois souvent envoyaient leurs troupes pour annexer le Comtat, les Avignonnais ou plutôt  les Contadins criaient alors Vive le roi et lorsque les autorités pontificales récupéraient leurs biens, ils criaient : Vive le légat.

       Nous nous sommes promenés dans ces vieux quartiers bas qui ont été fréquemment inondés et nous avons fini notre visite par le jardin des Doms derrière le Palais et dominant la ville. Nous avons aperçu la prison et nous sommes rendus compte que les prisonniers devaient en été entendre les bruits des représentations et devaient souffrir de ne pas avoir la possibilité d’aller au théâtre. Je me suis souvent promené dans ce jardin avec mes parents et nous avons un jour été bouleversé devant cette vue sur la prison ; des prisonniers faisaient du haut de leurs lucarnes des signes à leurs familles venus les apercevoir depuis le belvédère du jardin des Doms. Michel Tournier2 a déjà parlé de ces personnes essayant de faire des signes à leurs amis prisonniers dans la prison d’Avignon : la prison étant la scène d’un théâtre, les prisonniers étaient les acteurs  et leurs amis le public

        Monsieur Fustier nous confia qu’il ignorait encore où était la tour, où la mule du Pape était montée. Alphonse Daudet devait probablement l’ignorer autant que lui.

         Nous avons fini la visite en allant boire un verre dans ce bar situé en face du palais des papes où la mauvaise qualité des produits offerts et l’absence d’amabilité de son personnel étaient légendaires.

        Ce fut le plus long séjour que je fis à Avignon. J’y suis souvent retourné et j’y suis passé très régulièrement lorsque mes parents ont habité Aix. Nous allions souvent déjeuner dans cette pizzeria de la rue Joseph Vernet appelée l’Oullo, que mon père avait découvert en 1960 et qui après avoir été, l’un des rendez-vous des acteurs se mêlant aux spectateurs a dû fermer car  elle fut frappée d’alignement.

 

                                                           Jean-Pierre Bénisti

 

1.      Anne WIAZEMSKY. Une année studieuse, Paris, éditions Gallimard, 2012

2.      MIchel TOURNIER : Des clés et des serrures. Paris, Éditions du Chêne

 

 

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Photos JPB, 1967.

 

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