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16 avril 2020 4 16 /04 /avril /2020 08:13

Arbres du jour et de la nuit

 

Candélabres de la noirceur,
Hauts-commissaires des ténèbres,
Malgré votre grandeur funèbre
Arbres, mes frères et mes sœurs,
Nous sommes de même famille,
L’étrangeté se pousse en nous
Jusqu’aux veinules, aux ramilles,
Et nous comble de bout en bout.

À vous la sève, à moi le sang,
À vous la force, à moi l’accent
Mais nuit et jour nous ressemblant,
Régis par le suc du mystère,
Offerts à la mort, au tonnerre,
Vivant grand et petitement,
L’infini qui nous désaltère
Nous fait un même firmament.

Nos racines sont souterraines,
Notre front dans le ciel se perd
Mais, tronc de bois ou cœur de chair,
Nous n’avançons que dans nous-mêmes.
L’angoisse nourrit notre histoire
Et c’est un même bûcheron
Qui, nous couchant de notre long,
Viendra nous couper la mémoire.

 

Enfants de la chance et du vent,

Vous n'avez de père ni mère,

Vous êtes fils d'une grand-mère

La Terre, son vieil ornement,

Vous qui devenez innombrables

Dans vos branches comme à vos pieds

Et pouvez attraper du ciel

Aussi bien que fixer les sables.

 

Princes de l'immobilité,

Les oiseaux vous font confiance,

Vous savez garder le secret

D'un nid jusqu'à la délivrance.

À l'abri de vos cœurs touffus,

Vous façonnez toujours des ailes,

Et les projetez jusqu'aux nues

De votre arc secret mais fidèle.

 

Vous n'aurez pas connu l'amour,

Ô grandioses solitaires,

Toujours prisonniers de la Terre,

Ô Narcisses ligneux et sourds,

Ne regrettez pas l'aventure,

Heureux ceux que fixe le sort,

Ils en attendent mieux la mort,

Un voyageur vous en assure. 

 

Jules Supervielle

 

 

 

Cagnes (Les Collettes) 1963 ©  Jean-Pierre Bénisti

Cagnes (Les Collettes) 1963 © Jean-Pierre Bénisti

Feuille à feuille.

 

 

                               I

 

Puisque le sombre humus cache
Tant de vert par-devers soi
Et dans sa lourdeur compacte
Les futurs oiseaux des bois,
Arbres, vous sortez de terre,
Feuille à feuille, avec des chants
Qui sont les frais ornements
D'une commune misère.
Que vous soyez pins ou hêtres,
Chênes ou bien peupliers,
Une même façon d'être
Par le bas des prisonniers.
Et vous reprenez la place
Que le vent vous fit céder
Ne connaissant de l'espace
Que ce léger va-et-vient.
La hauteur cachée en terre,
Et se dressant peu à peu
Vous caresse et vous libère
Vers le ciel un petit peu.
Venus de la terre dense,
Humides de cent désirs,
Vous n'êtes plus qu'une essence
Et lui livrez vos soupirs.

 

                   II

Vous qui ne demandez rien,
Vous qui êtes toujours là,
Sans yeux, comme en ont les chiens,
Pour rappeler qu'ils sont là,
Arbres de mon grand jardin,
Dans un mouvement serein
Ouvrant nuit et jour les bras,
Vous nous faites oublier
Que vous ne les fermez pas,
Arbres graves, sans défauts,
Moitié tronc, moitié feuillage,
Et jamais trop peu ni trop
Ayant toujours ce qu'il faut
Pour votre immense veuvage,
Vous qui vivez parmi nous
Solitude jusqu'au cou
Malgré le vent, les oiseaux,
Et les hommes inégaux
Qui vous coupent en morceaux.
Que serviraient les regards
Ou de froncer les sourcils
Et l'avance ou le retard
Et tous les humains soucis ?
En dépit de vos racines
Vos troncs ne sont pas d'ici
Mais bien d'un pays caché
Dont nul ne peut approcher.
Et vous laissez un sillage
Sans avoir jamais bougé,
Comme les paralysés
Qu'on voit rêver sur les plages,
Vous qui nous poussez à vivre
Nous, moins que vous attachés,
A la façon d'hommes libres
Courant après leurs pensées.

Jules Supervielle

Lourmarin 1971  ©  Jean-Pierre Bénisti

Lourmarin 1971 © Jean-Pierre Bénisti

 

Pins

 

 

Ô pins devant la mer, 

Pourquoi donc insister 

Par votre fixité 

À demander réponse ? 

J'ignore les questions 

De votre haut mutisme. 

L'homme n'entend que lui, 

Il en meurt comme vous. 

Et nous n'eûmes jamais 

Quelque tendre silence 

Pour mélanger nos sables, 

Vos branches et mes songes. 

Mais je me laisse aller 

À vous parler en vers, 

Je suis plus fou que vous, 

Ô camarades sourds, 

Ô pins devant la mer, 

Ô poseurs de questions 

Confuses et touffues, 

Je me mêle à votre ombre, 

Humble zone d'entente, 

Où se joignent nos âmes 

Où je vais m'enfonçant, 

Comme l'onde dans l'onde.

 

 

Jules Supervielle

  

Hvar  Croatie 1986  © Jean-Pierre Bénisti

Hvar Croatie 1986 © Jean-Pierre Bénisti

S'il n'était pas d'arbres à ma fenêtre 

Pour venir voir jusqu'au profond de moi, 

Depuis longtemps il aurait cessé d'être 

Ce cœur offert à ses brûlantes lois. 

  

Dans ce long saule ou ce cyprès profond     

Qui me connaît et me plaint d'être au monde, 

Mon moi posthume est là qui me regarde 

Comprenant mal pourquoi je tarde et tarde...

 

Jules Supervielle

 

 

Hvar (Croatie) 1986 © Jean-Pierre Bénisti

Hvar (Croatie) 1986 © Jean-Pierre Bénisti

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15 avril 2020 3 15 /04 /avril /2020 07:25

L'oiseau et l'arbre sont conjoints en nous.  L'un va et vient, l'autre maugrée et pousse.

Paris 1996  © Jean-Pierre Bénisti

Paris 1996 © Jean-Pierre Bénisti

Effacement du peuplier

 

 

L'ouragan dégarnit les bois.

J'endors, moi, la foudre aux yeux tendres.

Laissez le grand vent où je tremble

S'unir à la terre où je crois.

 

Son souffle affile ma vigie,

Qu'il est trouble le creux du leurre

De la source aux couches salies

 

Une clé sera ma demeure

Feinte d'un feu que le cœur certifie;

Et l'air qui la tint dans ses serres.

 

(Retour Amont)

 

 

Sobres amandiers, oliviers batailleurs et rêveurs sur l'éventail du crépuscule, postez notre étrange santé.

 

René Char

Lourmarin 1981© Jean-Pierre Bénisti

Lourmarin 1981© Jean-Pierre Bénisti

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14 avril 2020 2 14 /04 /avril /2020 16:43

Le tronc d'arbre

 

Le tronc d'arbre (Poème de Francis Ponge)
Le tronc d'arbre (Poème de Francis Ponge)
Kabylie  avril 1968 Photo JPB

Kabylie avril 1968 Photo JPB

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14 avril 2020 2 14 /04 /avril /2020 16:08

Le jeune arbre

 

Ta rose distraite et trahie

Par un entourage d’insectes

Montre depuis sa robe ouverte

Un cœur par trop empiété

 

Pour cette pomme l’on te rente

Et que t’importe quelqu’enfant

Fais de toi-même agitateur

Déchoir le fruit comme la fleur

 

Quoiqu’encore malentendu

Et peut-être un peu bref contre eux

Parle ! Dressé face à tes pères

 

Poète vêtu comme un arbre

Parle, parle contre le vent

Auteur d’un fort raisonnement.

 

               (Hiver 1925-1926)

 

Francis Ponge : Proèmes. Gallimard. 1948

 

 

Algérie 1966  © Jean-Pierre Bénisti

Algérie 1966 © Jean-Pierre Bénisti

Le jeune arbre (Poème de Francis Ponge)

Francis Ponge : Proèmes

Le jeune arbre (Poème de Francis Ponge)

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13 avril 2020 1 13 /04 /avril /2020 16:05

Je plante en ta faveur cet arbre de Cybèle,
Ce pin, où tes honneurs se liront tous les jours :
J'ai gravé sur le tronc nos noms et nos amours,
Qui croîtront à l'envi de l'écorce nouvelle.

Faunes qui habitez ma terre paternelle,
Qui menez sur le Loir vos danses et vos tours,
Favorisez la plante et lui donnez secours,
Que l'Été ne la brûle, et l'Hiver ne la gèle.

Pasteur, qui conduiras en ce lieu ton troupeau,
Flageolant une Eglogue en ton tuyau d'aveine,
Attache tous les ans à cet arbre un tableau,

Qui témoigne aux passants mes amours et ma peine ;
Puis l'arrosant de lait et du sang d'un agneau,
Dis : " Ce pin est sacré, c'est la plante d'Hélène. "

 

 

Pierre de Ronsard : Sonnets pour Hélène

 

 

 

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13 avril 2020 1 13 /04 /avril /2020 15:59

Je suppose que le monde soit une forêt. Bon !

Il y a des baobabs, du chêne vif, des sapins noirs, du noyer blanc ;

Je veux qu'ils poussent tous,
bien fermes et drus, différents de bois, de port, de couleur,
mais pareillement pleins de sève
et sans que l'un empiète sur l'autre, différents à leur base.

mais oh !
que leur tête se rejoigne oui très haut dans l'éther égal à ne former pour tout qu'un seul toit
je dis l'unique toit tutélaire !

 

Aimé Césaire :Et les chiens se taisaient, © Présence africaine, 1946

Chambon sur Lignon 1961 © JPBénisti)

Chambon sur Lignon 1961 © JPBénisti)

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12 avril 2020 7 12 /04 /avril /2020 15:29

       Il y avait des imbéciles qui venaient vous parler de volonté de puissance et de lutte pour la vie. Il n’avaient donc jamais regarder une bête ni un arbre ? Ce platane, avec ses plaques de pelade, ce chêne à moitié pourri, on aurait voulu me les faire prendre pour des jeunes forces âpres qui jaillissent vers le ciel. Et cette racine ? Il aurait sans doute fallu que je  me la représente, comme une griffe vorace, déchirant la terre, lui arrachant  sa nourriture. 

         Impossible de voir les choses de cette façon-là. Des mollesses, des faiblesses, oui. Les arbres flottaient. Un jaillissement vers le ciel ? Un affalement plutôt ; à chaque instant, je m’attendais à voir les troncs se rider comme des verges lasses, se recroqueviller et choir sur le sol en un tas noir et mou avec des plis. Ils n’avaient pas envied’exister. Seulement ils ne pouvaient pas s’en empêcher ; voilà.      

 Jean-Paul Sartre : La nausée. Gallimard –Folio p.187-188

La racine (Texte de Jean-Paul Sartre)
Amsterdam Février 2017 Photo JPB

Amsterdam Février 2017 Photo JPB

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12 avril 2020 7 12 /04 /avril /2020 15:24

Qui a vu quelquefois un grand chêne asséché,
Qui pour son ornement quelque trophée porte,
Lever encore au ciel sa vieille tête morte,
Dont le pied fermement n’est en terre fiché,

 

Mais qui dessus le champ plus qu’à demi penché
Montre ses bras tout nus et sa racine forte,
Et sans feuille ombrageux, de son poids se supporte
Sur un tronc nouailleux en cent lieux ébranché :

 

Et bien qu’au premier vent il doive sa ruine,
Et maint jeune à l’entour ait ferme la racine,
Du dévot populaire être seul révéré :

 

Qui tel chêne a pu voir, qu’il imagine encore
Comme entre les cités, qui plus florissent ore,
Ce vieil honneur poudreux est le plus honoré.

 

 

 

 

Joachim du Bellay

Antiquités XXVIII

1558

 

 

qualis frugifero quercus, sublimis in agro
exuvias veteris populi sacrataque gestans
dona ducum, nec jam validis radicibus hærens
pondere fixa suo est ; nudosque per aæra ramos
effundens trunco, non frondibus,, efficit umbram,
et, quamvis primo nutet casura sub Euro,
tot circum silvæ firmo se robore tollant,
sola tamen colitur.

 

Tel un grand chêne dans une campagne fertile portant les dépouilles d’un peuple antique et les dons consacrés par les généraux. Il n’est plus soutenu par de solides racines, il tient uniquement par son poids tout en répandant ses branches nues dans le ciel. Son ombre ne provient que de son tronc et non de son feuillage. Mais quoiqu’il vacille, qu’il soit prêt à tomber au premier souffle de l’Eurus et que tant d’autres arbres vigoureux l’entourent, il est le seul qui soit honoré

 

LUCAIN ? Pharsale I, 135-142

 

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11 avril 2020 6 11 /04 /avril /2020 18:35

L’arbre, l’ami de l’homme…

 

            L’arbre, l’ami de l’homme, symbole de toute créature organique, l’arbre, image de construction totale. Spectacle ravissant qui, lien que dans  un ordre impeccable, apparaît à nos yeux sous les plus fantastiques arabesques ; jeu mathématiquement mesuré des branches démultipliées à chaque printemps d’une nouvelle main ouverte. Feuilles aux nervures si bien régulières. Couverture, sur nous, entre terre et ciel. Écran généreux à proximité de nos yeux. Mesure agréable interposée entre nos cœurs et nos yeux et les géométries éventuelles de nos constructions dures. Outils précieux dans les mains de l’urbaniste. Expression la plus synthétique des forces de la nature. Présence de la nature, dans la ville, autour de nos labeurs et de nos divertissements.

         Arbre,, compagnon millénaire de l’homme.

 

            Le Corbusier : Quand les cathédrales étaient blanches… 

Alger, rue Volta Mai 2007 Photo JPB

Alger, rue Volta Mai 2007 Photo JPB

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11 avril 2020 6 11 /04 /avril /2020 14:57

 

De l'arbre où ce n(est pas Merlin  qui est prisonnier

 

Le temps torride étreint l'arbre étrangement triste

Tord ses bras végétaux au-dessus de l'étang

Et des chaînes d'oiseaux chargent ce chêne-Christ

 

L'enchanteur n'en est plus l'invisible habitant

Et si ce n'est Merlin qui s'est pris à son piège

Qui demeure captif dans le bois palpitant

 

Sous un ciel sans merci quand le lierre l'assiège

Quel espoir coule encore aux blessures du tronc

Qui gémit sous l'écorce une plainte de liège

 

Il erre par ici d'atroces bûcherons

Il est sous le couvert des haches toujours prêtes

Ah sera-t-il trop tard quand nous reconnaîtrons

 

Le martyre secret dans la mort indiscrète

Et notre propre chair et notre propre sang

Pour jeter au bourreau le grand cri qui l'arrête

 

Lire lorsque la nuit sur la forêt descend

L'INRI d'une défaite à son front de ramures

Et l'arbre porte alors l'écriteau du croissant

 

Écoutez L'ombre dit des noms comme des mûres

Noirs mais entre nos dents de vrais soleils fondants

Chacun d'eux qu'on taisait l'avenir le murmure

 

Chacun d'eux à l'appel de France répondant

Chacun d'eux a l'accent qu'il faut au sacrifice

La gloire n'eut jamais autant de prétendants

 

L'étoile luit plus haut que les feux d'artifice

Ô Mère c'est en vain lorsque le cœur te fend

Qu'on voudrait te cacher le compte de tes fils

 

Chacun d'eux dans la terre ou dans l'arbre étouffant

C'est en vain qu'on voudrait te cacher sa torture

Tu sais qu'on l'a tué car il est ton enfant

 

Et qu'il ne revient plus se pendre à ta ceinture

C'est en vain qu'on voudrait te dire qu'ils ne sont

Que les petits d'une autre ou nés contre nature

 

Des bâtards eux que tu berças de tes chansons

Eux qui trouvaient pour toi le ciel pas assez ample

Dont le dernier regard brilla de ta leçon

 

Pareils à ceux jadis à qui l'on fit des temples

Pareils à ceux naguère aux monuments inscrits

Eux qui nourris de toi sont morts à ton exemple

 

Et n'ont rien regretté le jour qu'ils ont péri

Puisqu'ils dirent ton nom sous la grêle des balles

Préférant de mourir que vive la patrie

 

Ah combien de Merlins sous ces pierres tombales

Et tous les arbres sont des arbres enchantés

Tout à l'heure vous le verrez bien quand le bal

 

S'ouvrira quand brisant le cœur du bel été

L'étoile neigera le long des paraboles

Orage des héros orage souhaité

 

Grande nuit en plein jour cymbales des symboles

Se déchire la fleur pour que naisse le fruit

Le ciel éclatera d'un bruit de carambole

 

Et l'homme sortira de l'écorce à ce bruit

 

 

 

 

Aragon

Brocéliande

Les Poètes des Cahiers du Rhône

Éditions de la Baconnière, 1942 

Repris dans En étrange pays dans mon pays lui-même. Éditions Seghers

 

Bretagne 1996  © Jean-Pierre Bénisti

Bretagne 1996 © Jean-Pierre Bénisti

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