Mais le feu n’est-il point la fin même de l’arbre ? Quand son être devient tout atroce douleur, il se tord ; mais il se fait lumière et cendre pure, plutôt que de pourrir, miné par l’eau croupie, rongé par la vermine…
Paul Valery : Dialogue de l’arbre in Eupalinos. Gallimard
L’ ARBRE
C’est l’Arbre. Il est opaque, immobile, et vivant.
Il baigne dans le ciel, il trempe dans le vent.
Une nuit verte inonde en plein jour ses ramures.
La moindre brise en tire un millier de murmures
Et toujours quelque oiseau qui plonge dans l’air bleu ;
Puis, quand le crépuscule épaissit peu à peu,
Tel qu’une eau sous-marine et glauque, le silence,
Lentement il le boit comme une éponge immense.
Son front semble, le soir, se perdre au plus profond
De l’ombre, et par les nuits où les étoiles font
Luire au travers et scintiller leurs clartés blanches,
Il a l’air de porter tout le ciel dans ses branches.
Il se dresse touffu, secret, vertigineux :
Son tronc énorme est bossué d’énormes nœuds ;
De vifs surgeons verdoient à son pied centenaire ;
Chacun de ses rameaux semble un arbre ordinaire…
Quelle pensée auguste et douce habite en lui ?
Que rêves-tu, grande Ame encor jeune aujourd’hui
Qui l’occupes du fond des temples, et t’y recueilles ?
On le sent respirer, lent, de toutes ses feuilles…
Fernand Gregh : L’Arbre (Couleur de la vie)
L’ARBRE DE NUIT.
Feuille de platane
La nuit se souvient d’être un arbre
Fleur de tilleul
Un arbre en deuil
Fille d’automne
L’enfant se souvient d’être un arbre
Fils de printemps
Un homme passe-temps
Et l’arbre de la nuit cache lentement
Ses feuilles aux yeux des parents
Ses fleurs au creux des enfants.
Alain de Mazery : S’il vous plait. Éditions Seghers. Collection P.S. n°192
Aucun serpentement de lianes ou de cordes qui gêne le promeneur parmi la profusion de s-ces grands mâts nêgres ou créoles, du pied jusqu'à mi-hauteur encore lichhéneux.
*
Halle aux aiguilles odoriférantes, aux épingles à cheveux végétales, auditorium de myriades d'insectes, ô temple de la caducité (caducité des branches et des poils) dont les cintres, auditorium- solarium de myriades d'insectes - sont supportés par une forêt de mâts séniles tout frisés, licheneux comme des vieillards créoles...
Lente fabrique de bois, de mâts, de poteaux, de perches, de poutres.
Forêt sans feuilles, odoriférante comme le peigne d'une rousse.
*
Si les feuilles ressemblent à des plumes, les aiguilles de pins ressemblent à des poils;
*
Le pin n'est-il pas l'arbre qui fournit le plus de bois mort ?
Francis Ponge : Le carnet du bois de pins. Mermod, Lausanne, 1947
Celui qui entre par hasard dans la demeure du poète
Celui qui entre par hasard dans la demeure d'un poète
Ne sait pas que les meubles ont pouvoir sur lui
Que chaque nœud du bois renferme davantage
De cris d'oiseaux que tout le cœur de la forêt
Il suffit qu'une lampe pose son cou de femme
À la tombée du soir contre un angle verni
Pour délivrer soudain mille peuples d'abeilles
Et l'odeur de pain frais des cerisiers fleuris
Car tel est le bonheur de cette solitude
Qu'une caresse toute plate de la main
Redonne à ces grands meubles noirs et taciturnes
La légèreté d'un arbre dans le matin.
René Guy Cadou
Hélène ou le Règne Végétal
Seghers, 1981
Arbatache
Jean Sénac
Arbatache Strophes : 5,6,9,16`
Publié à Alger dans la revue Novembre n°1 en 1964, à l'occasion de la Journée de l'Arbre qui se faisait au lieu dit de l'Arbatache.
Le poème est repris dans une version raccourcie dans le recueil de Jean Sénac : Citoyens de Beauté ; Éditions Subervie, 1967 et dans sa version intégrale dans les Œuvres poétiques. Édition établie par Hamid Nacer-Khodja. Actes Sud, 1999, réédition 2019.
J’appareille aujourd’hui vers une autre colline
Un pays jamais vu par des regards humains
Sous un arbre au bras long au regard de mère.
Jean Armrouche : Cendres. Tunis 1932.
Je voudrais reposer dans une famille humaine
Celle qui fut livrée à une sombre haine
Mais qu’un Dieu délivra sur un mont d’oliviers,
Pareil au tronc noueux des arbres de chez nous
Jean Armrouche : Adieu au pays natal.
Un Saule
Est-il tordu, troué, souffrant et vieux !
Sont-ils, crevés et bossués, les yeux
Que font les nœuds de son écorce !
Est-il frappé dans sa vigueur et dans force !
Est-il misère, est-il ruine,
Avec tous les couteaux du vent dans sa poitrine,
Et, néanmoins, planté au bord,
De son fossé d’eau verte et de fleurs d’or,
À travers l’ombre et à travers la mort,
Au fond du sol, mord-il la vie, encor !
Émile Verhaeren : La guirlande des dunes (1909)
Los Olivos
¡Viejos olivos sedientos
bajo el claro sol del día,
olivares polvorientos
del campo de Andahicía!
¡El campo andaluz, peinado
por el sol canicular,
de loma en loma rayado
de olivar y de olivar!
Son las tierras
soleadas,
anchas lomas, lueñes sierras
de olivares recamadas.
Mil senderos. Con sus machos,
abrumados de capachos,
Olivares, Dios os dé
los eneros
de aguaceros,
los agostos de agua al pie,
los vientos primaverales,
vuestras flores racimadas;
y las lluvias otoñales
vuestras olivas moradas.
Olivar, por cien caminos,
tus olivitas irán
caminando a cien molinos.
Ya darán
trabajo en las alquerías
a gañanes y braceros,
¡oh buenas frentes sombrías
bajo los anchos sombreros!...
¡Olivar y olivareros,
bosque y raza,
campo y plaza
de los fieles al terruño
y al arado y al molino,
de los que muestran el puño
al destino,
los benditos labradores,
los bandidos caballeros,
los señores
devotos y matuteros!...
¡Ciudades y caseríos
en la margen de los ríos,
en los pliegues de la sierra!...
¡Venga Dios a los hogares
y a las almas de esta tierra
de olivares y olivares!
Les oliviers
Vieux oliviers assoiffés
sous le clair soleil du jour,
oliviers poussiéreux
de la campagne andalouse !
Campagne andalouse, peignée
par le soleil caniculaire
de colline en colline rayée
par des oliveraies et des oliveraies !
Terres
ensoleillées,
larges coteaux et sierras lointaines
bordées d’oliveraies !
Milles sentiers. Avec leurs mulets
de cabas accablés
vont journaliers et muletiers
…..
Oliveraies que Dieu vous donne
les janviers
baignés d’averses
les mois d’août, riches en eau,
et les souffles printaniers
les grappes et de vos fleurs ;
que les pluies d’automne donnent
vos olives violettes.
Oliveraies, par cent chemins
Tes olives s’en iront
portées vers cent moulins.
Voilà qu’elles donneront
dans les fermes du travail
aux valets et journaliers
-sous les larges chapeaux
les bons visages sombres !
Oliveraie, travailleurs de l’olivier,
forêt et race
champ et place
des fidèles du terroir,
à la charrue et au moulin
de ceux qui montrent le poing
au destin,
les paysans à l’âme simple,
les bandits au grand cœur,
les seigneurs,
dévots et contrebandiers !...
Villes et hameaux
sur les rives des fleuves
dans les plis de la sierra !
Que dieu descende dans les foyers
et les âmes des hommes de cette terre
où à l’oliveraie, l’oliveraie succède !
Antonio Machado : Champs de Castille.
Paisaje.
El campo
de olivos
se abre y se cierra
como un albanico ;
Sobre el olivar
hay en cielo hundido
y una lluvia oscura
de luceros frios.
Tiembla junco y penumbra
a la orilla del rio.
Se riza el aire gris.
Los olivos,
estan cargados
de gritos
Una bandada
de pajaros cautivos,
que mueven sus larguisimas
colas en lo sombrio.
Paysage
La campagne
d’oliviers
s’ouvre et se ferme
comme un éventail.
Sur l’olivette,
un ciel écroulé
et une plaie obscure
d’étoiles froides.
Au bord de la rivière
tremblent joues et pénombres.
L’air gris se froisse.
Les oliviers
sont lourds
de cris.
Une troupe d’oiseaux captifs,
qui remuent leurs très longues
queues dans l’obscurité.
Federico Garcia Lorca : Poèmes du Cante Jondo. (Poéma del Cante Jondo)Traduction André Belamich. Éditions
Gallimard.
*
L’olivier est la verdeur
Du travail et de la force.
Federico Garcia Lorca : Chansons orientales in Livre de Poèmes. Traduction André Belamich. Éditions
Gallimard.
*
Le poète est un arbre
aux fruits de tristesse
aux feuillages flétris
à pleurer ce qu’il aime.
Federico Garcia Lorca :Poésies détachées . Traduction André Belamich. Éditions
Gallimard.
Entre le rameau et la feuille
la sève s'écoule
dans les interstices
du printemps
feuilles rouillées et repues de soleil
feuilles déchiquetées par le sort
automne silencieux
dans la brume des saisons
Bruissement de vent impatient
caressant les cimes
comme les cheveux d'une femme
Chuchotement amoureux
de l'oiseau
qui se pose
sur la branche
alourdie des mousses d'amour
Caresses du promeneur
sur l'écorce éclatée
de cœurs gravés
par le couple heureux
d'insolence
Tronc majestueux
dessinant sur le ciel
un vol de moineaux
procession du désordre
Racines du silence
pieuvre terrestre
palpant de ses radicelles
le pouls de la terre.
Entre le rameau et la feuille
l'humain
bourgeonne
et
contemple la vie.
Abdelhamid Laghouati Bacchanales Revue de la Maison de la poésie Rhône-Alpes n°29