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30 octobre 2012 2 30 /10 /octobre /2012 15:43

Moraines

 

 

Il m’est interdit de m’arrêter pour voir. Comme si j’étais condamné à voir en marchant. En parlant. À voir ce dont je parle et à parler justement parce que je ne vois pas, ce qu’il m’est interdit de voir. Et que le langage en se déployant heurte et découvre. La cécité signifie l’obligation d’inverser les termes et de poser la marche, la parole avant le regard. Marcher dans la nuit, parler sous la rumeur, pour que le rayon du jour naissant fuse et  réplique à mon pas, désigne la branche, et détache le fruit.

 

 

                                                           Jacques DUPIN

 

 

 JDupin002.jpg

 

(Jacques Dupin par Giacometti)

 

 

Voir

http://poezibao.typepad.com/poezibao/2010/07/anthologie-permanente-jacques-dupin.html

                                                                      

 

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28 octobre 2012 7 28 /10 /octobre /2012 15:19

À la radio, Bernard Pivot  avoue sa frustration d'avoir été obligé de poser des questions à ses invités, sans que ces derniers puissent à leur tour, lui poser des questions. Et cela est en effet très frustrant. N'étant pas journaliste lorsque je me trouve en présence d'une personne à qui je pose des questions, sans qu'il m'en pose après, je prends aussitôt congé de mon interlocuteur.

Pivot parle aussi des questions que l'on se pose mais que l'on n’ose pas poser. Poserons-nous à cette jeune fille qui se bronze sur la plage et qui porte près du nombril un très large tatouage: "Lorsque vous serez grand-mère, que ferez-vous de votre tatouage ?

 

JPB


 

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19 octobre 2012 5 19 /10 /octobre /2012 15:35

Disparition de Pierre Chaulet

 

Pierre Chaulet était un des seuls citoyens algériens d’origine française à être demeuré en Algérie.  Il serait temps de se demander pourquoi ces personnes comme Chaulet  devenues algériennes au moment de l’accession de l’Algérie ont été si peu nombreuses à  se maintenir dans le pays.

J’ai peu connu Pierre Chaulet, je l’ai seulement croisé. J’ai bien connu sa famille et lorsque j’étais au lycée, je passais quatre fois par jour devant la vitrine de la librairie Riveil, que tenait sa tante : Madame Colette Riveil, qui doit être aujourd’hui presque centenaire. Madame Riveil nous accueillait toujours dans sa boutique avec un large sourire, même si nous rentrions sans faire d’achats effectifs.

Saluons en Pierre Chaulet ce grand médecin et ce grand humaniste.

 

La disparition de Chaulet eut plus d’échos sur les deux rives de la Méditerranée, que celle d’un ancien président de la République Algérienne : Chadli Benjedid. Chadli était le seul chef d’état que tout le monde dénommait par son prénom. Il avait comme devise : « Le travail et la rigueur pour une vie meilleure. » Lorsqu’en 1984, je fis un voyage à Alger, j’ai rencontré des jeunes qui m’ont dit en écho de cette devise : « Le travail, à la rigueur, pour une vie ailleurs ! »

 

Sommet de la francophonie.

 

Un sommet de la francophonie a eu lieu à Kinshasa. François Hollande a fait à ce sujet des déclarations courageuses. Il est bon de rappeler que le terme de francophonie a été créé par Onésime Reclus, l'un des 14 enfants du Pasteur Jacques Reclus, qui parmi ses enfants eut : Paul Reclus, médecin qui décrit la maladie fibro-kystique du sein,Elysée Reclus, célèbre géographe, anarchiste, naturiste et végétarien, Zéline, mère du célèbre Elie Faure et grand-mère de Jean-Pierre Faure, notre ami qui vint en Algérie,  dirigea le journal Alger-républicain avec Albert Camus et Pascal Pia et devint le beau-père d'Hugues Aufray;

N'oublions pas aussi que c'est dans un appartement situé dans une cave de la rue Elysée Reclus à Alger que fut assassiné le poète Jean Sénac, qui se définissait lui-même non pas comme écrivain francophone, mais comme écrivain algérien de graphie française. Le terme de francographie serait plus approprié que francophonie.

 

 

 

Claude Cheysson

 

            Comme le rappelle Antoine Blanca dans son blog (1), Claude Cheysson a été le seul ministre des relations extérieures. Le terme de relations extérieures et plus heureux que celui  d’affaires étrangères et il est dommage que ce terme n’ait pas été retenu. Le mot étranger n’est pas forcément péjoratif mais peut facilement le devenir. Ce grand diplomate était connu pour son franc-parler peu diplomatique. Il était surnommé le gaffeur. Le 1er novembre 1984, Claude Cheysson se rendit en Algérie aux cérémonies du trentième anniversaire du déclenchement de la révolution algérienne. Je n’avais pas compris immédiatement la polémique que suscitait la présence du ministre aux cérémonies commémorant cet anniversaire. J’ai compris plus tard que l’insurrection algérienne avait commencée par l’assassinat de plusieurs personnes et que le jour de la Toussaint, il était mal venu, il était mal venu de célébrer un tel fait. Il est vrai que toute société est fondée sur un crime commis en commun.

 

17 octobre  1961 (2)

 

            François Hollande vient de reconnaître la responsabilité de la République dans le massacre des manifestants algériens le 17 octobre 1961.

   Dans un conflit aussi complexe et aussi passionné que le conflit algérien, le simple énoncé de faits historiques pose déjà problème. Le Président de la République vient de faire un geste important de reconnaissance d’un fait historique. Il s’agit d’une reconnaissance et non d’une repentance.

 

Sylvia Krystel

 

            L’actrice qui incarnait Emmanuelle dans un film à succès de 1974 vient de disparaître. Emmanuelle est un film qui a marqué une époque. Il s’agit plus d’un film publicitaire pour les agences de voyage et les compagnies aériennes que d’un film érotique. Je n’ai retenu de ce film que la rencontre d’Emmanuelle avec un homme incarné par Alain Cuny, ce grand acteur qui s’était égaré dans un cabaret où des danseuses acrobatiques fumaient par le bas en tenant les mégots par les orteils.

            Ce matin sur France Culture, les invités du matin parlant de « manuels »d’histoire se laissaient aller à de multiples jeux de mots. Philippe Meyer a parlé d’une ridicule publicité sur le département de l’Aisne et j’ai pensé au jeu de mots que faisait mon grand oncle Jules, qui avait le don de faire des calembours dans les temps difficiles. Ce tonton Jules racontait l’histoire de ces parasites de bas étage, dont il avait été infesté lorsqu’il avait été envoyé par les Allemands dans un camp de concentration. Il racontait l’histoire de deux petits morpions conversant sur un poil et l’un dit à l’autre : « Descendez-vous à la proche aine ? »

 

 

                                                                                                          Jean-Pierre Bénisti

 

(1) http://inter-socialiste.over-blog.com/

(1) http://www.aurelia-myrtho.com/article-17-octobre-1961-86686058.html

 

 

 

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2 octobre 2012 2 02 /10 /octobre /2012 13:18

Voici quelques peintures qui ne sont pas exposées à l'exposition consacrée aux Juifs d'Algérie ouverte au Musée d'art et d'histoire du judaïsme de Paris :

Baba-A.jpg

 

Maurice ADREY ((1899-1960) Baba

 

 

 

 

 

 

 (a-assus-la-noce-juive-copie-1.jpg

 

Armand ASSUS (1892-1977)

La noce juive

On reconnait le célèbre musicien Séror jouant du violon

 

Fete-orientale441.jpg

 

Louis BÉNISTI ( 1903-1995)

La fête orientale

LB-Femme-juive.jpg

 

Louis BÉNISTI

Femme en costume de Constantine

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26 septembre 2012 3 26 /09 /septembre /2012 20:29

               à Albert Camus

 

Comme un souvenir

je t'ai rencontrée,

personne perdue;

 

Comme la folie,

encore inconnue;

 

Fidèle, fidèle

sans voix , sans figure,

tu es toujours là.

 

Au fond du délire,

qui de toi descend.

je parle j'écoute

et je n'entends pas.

 

Toi seule, tu veilles

tu sais qui je suis.

 

La terre se tourne

de l'autre côté,

je n'ai plus de jour

je n'ai plus de nuit ;

 

le ciel immobile

le temps retenu

ma soif et ma crainte

jamais apaisée,

 

pour que je te cherche,

tu les a gardés.

 

Soeur inexplicable,

délivre ma vie,

laisse-moi passer !

 

Si de ton mystère,

je suis corps et biens

l'instant et le lien,

 

ô dernier naufrage

de cette saison,

avec ton silence

avec ma douleur,

avec l'ombre et l'homme,

efface le dieu !

 

Faute inexplable

je suis sans remords,

 

Dans un seul espace,

je veux un seul monde

une seule mort.

 

Jean TARDIEU

Jours pétrifiés

Éditions Gallimard  1948

 

.

 

 

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26 septembre 2012 3 26 /09 /septembre /2012 20:25

J´ai eu tort, je suis revenue

Dans cette ville loin perdue

Ou j´avais passe mon enfance.

J´ai eu tort, j´ai voulu revoir

Le coteau où glissaient le soir

bleus et gris ombres de silence.

Et je retrouvais comme avant,

longtemps apres,

le coteau, l´arbre se dressant,

comme au passe.

J´ai marche les tempes brulantes,

croyant étouffer sous mes pas.

Les voies du passe qui nous hantent

et reviennent sonner le glas.

Et je me suis couchee sous l´arbre

et c´etaient les memes odeurs.

Et j´ai laisse couler mes pleurs,

mes pleurs.

J´ai mis mon dos nu a l´ecorce,

l´arbre m´a redonne des forces

tout comme au temps de mon enfance.

Et longtemps j´ai ferme les yeux,

je crois que j´ai prie un peu,

je retrouvais mon innocence.

Avant que le soir ne se pose

j´ai voulu voir

les maisons fleuries sous les roses,

j´ai voulu voir

le jardin ou nos cris d´enfants

jaillissaient comme source claire.

Jean-Claude, Regine, et puis Jean -

tout redevenait comme hier -

le parfum lourd des sauges rouges,

les dahlias fauves dans l´allée,

le puits, tout, j´ai tout retrouve.

Hélas

La guerre nous avait jeté là,

d´autres furent moins heureux, je crois,

au temps joli de leur enfance.

La guerre nous avait jetés là,

nous vivions comme hors la loi.

Et j´aimais cela. Quand j´y pense

ou mes printemps, ou mes soleils,

ou mes folles années perdues,

ou mes quinze ans, ou mes merveilles -

que j´ai mal d´être revenue -

ou les noix fraîches de septembre

et l´odeur des mures écrasées,

c´est fou, tout, j´ai tout retrouve.

Hélas

Il ne faut jamais revenir

Aux temps caches des souvenirs

Du temps béni de son enfance.

Car parmi tous les souvenirs

Ceux de l´enfance sont les pires,

ceux de l´enfance nous déchirent.

Oh ma très chérie, oh ma mère,

ou étés-vous donc aujourd´hui?

Vous dormez au chaud de la terre.

Et moi je suis venue ici

pour y retrouver votre rire,

Vos colères et votre jeunesse.

Et je suis seule avec ma détresse.

Hélas

Pourquoi suis-je donc revenue

et seule au detour de ces rues?

J´ai froid, j´ai peur, le soir se penche.

Pourquoi suis-je venue ici,

ou mon passe me crucifie?

Elle dort a jamais mon enfance.

 

 

Barbara

 

 

http://www.dailymotion.com/video/x4aj5o_barbara-mon-enfance_music


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15 septembre 2012 6 15 /09 /septembre /2012 17:17

As-tu déjà perdu le mot de passe

Le château se ferme et devient prison,

La belle aux créneaux chante sa chanson


Et le prisonnier gémit dans l’in pace.


Retrouveras-tu le chemin, la plaine, 


La source et l’asile au cœur des forêts, 


Le détour du fleuve où l’aube apparaît, 


L’étoile du soir et la lune pleine ?


Un serpent dardé vers l’homme s’élance, 


L’enlace, l’étreint entre ses anneaux,


La belle soupire au bord des créneaux,


Le soleil couchant brille sur les lances,


L’âge sans retour vers l’homme jaillit, 


L’enlace, l’étreint entre ses années.


Amours ! Ô saisons! Ô belles fanées !


Serpents lovés à l’ombre des taillis.

 

Robert DESNOS 

 

1942

 

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22 juillet 2012 7 22 /07 /juillet /2012 13:42

 

       Les années suivantes, j’ai été davantage intéressé par ce qui se passait en dehors de la Cour d’honneur. Il y avait l’excellente initiative de Lucien Attoun à Théâtre ouvert. J’avais vu un spectacle où les acteurs réunis pour un repas autour d’une table disent chacun à leur tour un texte extrait des Cloches de bal d’Avignon. Le texte était digéré comme un repas. De jeunes acteurs et actrices faisaient dans ce spectacle leurs débuts : il y avait Nada Strancar, Ludmilla Mickaël, Valérie Dreville etc. Le matin, Attoun avait ouvert dans la Chapelle des Cordeliers, un Gueuloir, où les auteurs de pièce théâtrale était invité à lire leurs textes.

          Le festival off s’installait. Beaucoup de spectacles. Ils n’étaient pas tous bons. C’était souvent des spectacles qui s’adressaient surtout aux professionnels du spectacle, comme les metteurs en scène de passage ou les fonctionnaires du ministère de la Culture, qui, intéressés par les spectacles pouvaient les inviter à se produire dans des théâtres subventionnés. Souvent les spectacles présentés étaient des one man show. Les critiques des journaux ignorent toujours le off et ne font toujours pas leur travail. Il est vrai qu’il est difficile de couvrir autant de spectacles. Comme toujours, les critiques se contentent quand ils le peuvent d’essayer de dénigrer les spectacles des troupes déjà reconnues. On aurait  mieux aimé qu’il nous conseille de voir les spectacles réussis des auteurs et des scénographes encore inconnus. Il est vrai que les critiques de théâtre sont souvent des dramaturges ratés.

 

En 1979, Ariane Mnouchkine  avait monté pour le festival d’Avignon Méphisto de Klaus Mann, histoire du milieu théâtral en Allemagne pendant la montée du nazisme. Ce spectacle était passionnant. Une amie comédienne jouait le rôle d’une actrice  allemande noire, probablement originaire d’une ancienne colonie allemande comme le Cameroun ou le Togo. Lorsque le spectacle vint à Lyon en février 1979, j’ai eu l’occasion de revoir ce spectacle.

En 1981, un président de la République, nouvellement élu,  vint enfin à Avignon pour rendre à Vilar l’hommage qu’on lui devait.

Passant rapidement à Avignon, en juillet 1982. j’ai eu à la dernière minute une place pour Richard II dans la mise en scène d’Ariane Mnouchkine. J’étais mal placé et je n’ai rien entendu. Le lendemain de cette soirée je cédais à la tentation de voir tard dans la nuit,  un spectacle Brecht donné dans une cour de collège. Je luttais contre le sommeil et je n’arrêtais pas de bouger sur mon fauteuil pour me tenir éveillé. Nous n’étions que trois spectateurs. Après le spectacle, je fus interpellé par un des acteurs qui m’avoua  avoir été indisposé par mon attitude de spectateur luttant contre le sommeil. Mon attitude était d’autant plus insupportable pour les acteurs qu’il n’y avait que trois spectateurs et qu’ils avaient l’impression de jouer dans le vide.

 

En 1987, le festival d’Avignon présentait le Soulier de Satin dans une mise en scène d’Antoine Vitez. Le spectacle s’étalait sur deux soirs avec des séances de quatre heures. Je n’ai vu que la deuxième partie. J’ai été émerveillé par cette mise en scène de Vitez qui renouait à la tradition du TNP de Vilar. Ludmilla Mickaël et Nada Strancar parlaient de Mogador, cet ancien port portugais sur la côte marocaine qui devint Essaouira et nous invitaient à partir vers des horizons lointains. Sacha Guitry aurait dit au sortir du Soulier de satin mis en scène par Barrault : « Heureusement, qu’il n’y ait pas la paire. »  Très tôt le matin, je regagnais mon hôtel en traversant la rue de la République d’Avignon et je rencontrais une espèce en voie de disparition : deux curés en soutane. Je me demandais si c’était des vrais curés ou des acteurs du off déguisés en curé. J’étais trop fatigué pour poser la question à ces deux ensoutanés.. J’avais vu aussi à la Chapelle des Pénitents blancs d’Avignon, un monologue de Robert Pinget joué par David Warrilow,, acteur disparu en 1995. À l’entrée, une petite dame demandait des places réservées au nom de Adler. Je m’aperçus qu’il s’agissait de Laure Adler, une petite dame aux allures de petite fille. Le fait de l’avoir rencontré me permet de l’imaginer lorsque je l’entends sur France-Culture. Actuellement, je l’entends juste au moment où je me couche avec l’émission : Hors champs.

 

                                                                                  Jean-Pierre Bénisti.

 

 

Avignon.160.jpg

 

Chapelle des Cordeliers

 

Avignon-87606-copie-1.jpg

 

Dessin de Misstic sur un mur d' Avignon en 1987

 

Photos JPB

 

 

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21 juillet 2012 6 21 /07 /juillet /2012 13:48

             Fin 1970, je devais être en stage à l’hôpital Camille-Blanc à Evian et j’étais loin des scènes théâtrales. Il y eut tout de même à Thonon une représentation de 1789, spectacle qu’Ariane Mnouchkine avait créé pour le Picolo Theatro de Milan. C’était une forme nouelle de théâtre  où les spectateurs étaient actifs et allaient devant différents tréteaux où différentes scènes se jouaient simultanément. En avril, au cours d’un séjour à Paris, je vis au théâtre de la Ville, la Guerre de Troie n’aura pas lieu, avec dans le rôle d’Hélène,  la merveilleuse Annie Duperey, toute nue dans une robe transparente de soie bleue.  Je vis aussi à Grenoble l’Opéra de Quat’sous mis en scène par Guy Rétoré.

En mai 1971, au  cours d’une visite à l’hôpital,  alors que je présentais les malades au médecin chef de service, , je fus tout d’un coup perturbé par la manchette d’un journal posé sur le lit du malade : « Avignon maintient son festival après la mort de Jean Vilar. » Le patron me voyant troublé, me prit de continuer ma présentation, puis soudain il vit que l’objet de mon trouble était la nouvelle du journal. Il interrompit  la présentation, comme lors de l’annonce du décès de De Gaulle , quelques mois plus tôt et nous dit : «  Je ne savais pas cette nouvelle. Je comprends que vous devez en être affecté, connaissant votre intérêt pour le théâtre. Jean Vilar a été le grand rénovateur du théâtre en France dans l’immédiat après-guerre. »

En juillet, mes parents vinrent en France après une année algérienne et nous avons été ensemble  à Avignon pour assister au premier festival sans Vilar. Il y avait au Cloître des Carmes, une pièce d’un auteur ivoirien, mise en scène par Jean-Marie Serreau : Béatrice du Congo. Le spectacle n’était pas très abouti. C’était un des derniers spectacles de Jean-Marie Serreau, qui devait mourir peu après. Jouait dans ce spectacle notre ami Boudjemaa Bouhada, qui venait d’Alger. Dans la Cour d’Honneur, nous avons vu une pièce relatant les relations de Christophe Colomb et d’Isabelle la Catholique., spectacle plaisant mais à la limite de l’Opérette. J’avais revu aussi la Guerre de Troie.n’aura pas lieu,  de  Giraudoux avec Annie Duperey.

Je n’avais pas eu le temps d’assister à l’innovation du dernier festival de Vilar. Lucien Attoun se lançait dans l’expérience de Théâtre ouvert  en invitant des metteurs en scène présentant au public des spectacles en train de se faire  et susceptibles d’être modifié par les spectateurs. Cette expérience, née à Avignon dure toujours et Attoun a installé son théâtre ouvert de façon permanente au Jardin d’hiver à Paris.

En 1972, mes parents ont quitté l’Algérie et se sont installés à Aix-en-Provence. Nous allions souvent à Avignon, mais nous fréquentions moins le festival. Je n’ai été qu’un seul soir à Avignon en 1972 voir un Œdipe qui ne m’avait pas convaincu. Des troupes théâtrales indépendantes commençaient à venir jouer à Avignon. Elles voulaient profiter d’un public réceptif, c’était le début du Festival off, qui au bout de quelques années devint aussi important que le festival officiel dit In. Il est vrai que la ville d’Avignon se prêtait à une double configuration du dedans et du dehors. Ce qui est à l’intérieur des remparts seraient in et ce qui est hors-les murs serait off.

En 1973, nous avons vu un spectacle d’Antoine Bourseillier : Onirocri, spectacle un peu trop music-hall. À la fin du spectacle, je voyais un homme très âgé, habillé d’un petit costume blanc et accompagné de jeunes gens, il dit « Quel beau spectacle ! » Je reconnus alors Aragon avec ses yeux bleus et vifs et ses cheveux longs sur un crâne chauve comme Chagall ou Léo Ferré.

Un autre spectacle d’Avignon était une pièce d’Audiberti : Cavalier seul, monté par Marcel Maréchal du théâtre du huitième de Lyon.

Il y avait cette année une exposition Picasso, préfacée par René Char, qui, rappelons-le est à l’origine de la Semaine d’Art à Avignon, manifestation ayant donné naissance au festival de théâtre. Cette exposition prévue avant la mort de l’artiste constitue son testament. Comme dans la précédente exposition d’Avignon de 1971, les œuvres révèlent le vieillissement du peintre. Les vieillards sont laids, les enfants magnifiques. L’obsession sexuelle a toujours était manifeste chez Picasso, comme chez beaucoup d’autres artistes. Sa représentation du sexe féminin en forme de soleil est tout à fait caractéristique.

 

Au mois de juillet, 1974 je fis de longs séjours à Aix et j’ai pu aller au festival d’Avignon.

Cela m’a donné l’occasion de voir l’exposition de mon amie Annie Ckzarneki, amie d’enfance que j’avais perdu de vue et qui exposait près de  la place du vieux théâtre dans une galerie aujourd’hui disparue.Cette année, Marcel Maréchal était le principal invité du festival. Il y eut une pièce sur le poète Holderlin. Le mistral qui soufflait avait perturbé les représentations et les spectateurs s’étaient revêtus de tenue vestimentaire très cosmopolite : plaid anglais, poncho, couvertures diverses, burnous. Mon père avait pris son burnous et ma mère renonça à la représentation. Le spectacle avait besoin d’être retravaillé.

Je vis aussi à la Chapelle des Pénitents blancs des  spectacles donnés par Théâtre ouvert. Théâtre ouverte était une expérience de Lucien Attoun qui essayait de travailler sur des textes d’auteurs contemporains : c’était plus une lecture qu’un spectacle. J’avais vu une pièce d’Hélène Cixous, qui s’essayait à l’écriture théâtrale et qui devait travailler plus tard avec Ariane Mnouchkine.

            Un soir, nous avions été voir Fracasse. C’était un spectacle très réussi que j’avais déjà vu à Grenoble. C’était une nuit sans mistral. Mitterrand qui avait raté son entrée à l’Elysée était de passage à Avignon et il eut une ovation lorsqu’il pénétra dans la Cour d’honneur.

 

                                                                       Jean-Pierre Bénisti

 

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20 juillet 2012 5 20 /07 /juillet /2012 13:06

 

            1969 était la première année post-soixante-huitarde. Nous ne sentions pas encore les changements sociétaux apportés ou plutôt révélés par les évènements de mai et  nous étions face à ces événements, très ambivalents.  Nous voulions tous avoir l’imagination au pouvoir  ou prendre nos désirs pour des réalités, mais en même temps nous refusions la chienlit. Un vieil ami de mon père, le sculpteur Henri Chouvet avait résumé la pensée 68 par une sentence : « Il faut désinventer la confiture ! » En ce temps, les discussions tournaient  autour de la culture et de la confiture. La culture est-elle cette confiture que l’on étale sur le pain, ou est-elle le pain lui-même. J’étais d’accord avec Dubuffet quand il disait que la culture était peut-être un bouton de son pantalon perdu un matin en montant dans le train.

      La saison théâtrale était et est toujours le reflet du festival d’Avignon et à Grenoble nous avions été servi avec la venue du Théâtre du Soleil. J’avais une amie comédienne jouant dans cette troupe. Elle m’avait invité à voir le Songe d’une nuit d’été, la Cuisine et un spectacle pour enfants. Le Living était aussi venu au printemps 69 en pleine campagne présidentielle.

         Après la crise de 68, nous ne voulions pas rater le rendez-vous d’Avignon. L’été 69, j’étais en stage à  l’hôpital de Grenoble et je ne pouvais  me rendre à Avignon que les jours de congé. Un  samedi, je suis parti à Avignon pour une nuit seulement. J’avais pu revoir Roméo et Juliette. de Béjart  Puis le week-end suivant, j’avais prévu un long week-end à Avignon du vendredi au dimanche : le vendredi soir, j’avais vu les Quatre fils Aymon toujours de Béjart.

       Le lendemain, j’avais vu le spectacle du théâtre du Soleil sur les Clowns, spectacle donné dans une baraque foraine qui sillonnait  les quartiers d’Avignon. C’était un spectacle intéressant mais pas suffisamment abouti.

       Le festival de 1969 fut assez décevant, car on sentait les cicatrices de la crise de 68. Face aux outrances du Living, Béjart paraissait bien sage et le public aussi. C’était un public un peu passif. Il y avait des spectateurs qui appelaient les danseurs par leurs prénoms, c'est-à-dire que les danseurs devenaient des idoles. Béjart, dont la troupe était seule à occuper la Cour d’honneur devenait le patron d’Avignon et faisait de l’ombre à Vilar. Béjart ne revint pas à Avignon, mais la danse a continué. Vilar avait d’ailleurs parlé dans un entretien de ce public du Festival, nostalgique et peu réceptif, qui pouvait aller tous les ans à Avignon pour retrouver leurs souvenirs de jeunesse, comme c’était le cas Bayreuth ou à Aix en Provence. Il est possible que je suis devenu ce festivalier caricatural.

            Le soir du 20 juillet, je devais récupérer mes bagages à l’hôtel après le spectacle et ensuite prendre le train, c’était le soir où le premier homme devait marcher sur la lune et c e soir, personne ne s’était pas couché et était  resté devant un poste de télévision. Arrivé à l’hôtel, je ne retrouvais plus mon sac. Il avait dû être embarqué avec les bagages d’autres voyageurs. Je ne riais pas, car dans mon sac, il y avait mon carnet de chèques et mon appareil photo. En fait, mon sac était parti à Bruxelles avec des danseurs de Béjart qui logeaient à l’hôtel et je ne l’ai récupéré que deux semaines plus tard. Je ne m’étais pas couché ce fameux soir, mais je n’étais pas devant la télévision, j’étais dans le train  Arrivé à Grenoble de grand matin, je voyais les cafés encore ouverts avec des personnes regardant sur un poste de télévision des hommes en scaphandre marcher sur la Lune. On eut cru voir un film de science fiction, mais c’était la réalité.

 

Avignon241.jpg

 

Avignon246.jpg

 

(Répétition des ballets de Béjart. PhotosJPB 1969)

 

            En 1970, j’avais donné rendez-vous à mes parents, qui revenaient d’Alger, à Avignon, où nous avons assisté à la représentation d’Early Morning, d’Edward Bund, spectacle donné par le TNP avec Georges Wilson et le jeune acteur catalan José-Maria Flotats. Nous avons croisé Vilar, qui nous a salué comme s’il nous connaissait. Il avait considérablement vieilli et  devait d’ailleurs disparaître quelques mois plus tard.  Vilar avait, cette année, renoué avec l’esprit du premier festival d’Avignon, qui était la Semaine d’Art d’Avignon autour d’une exposition organisée par René Char, Yvonne et Christian Zervos. Une exposition des dernières peintures de Picasso avait lieu  au Palais des Papes. Quelle belle idée d’accrocher des Picasso sur les murs du Palais des Papes. Une exposition Picasso suscite toujours beaucoup d’intérêt. Les peintures exposées montraient le vieillissement de l’artiste avec d’une part des magnifiques jeunes enfants et d’autre part, des vieillards hideux brandissant des épées de bois, symbolisant l’impuissance de l’artiste vieillissant. L’œuvre ultime d’un artiste est souvent révélatrice. Picasso a résisté au naufrage de la vieillesse,. Il restait jeune d’esprit, mais il avait perdu son énergie. En 1973, le Palais des Papes exposa une nouvelle série de peintures de Picasso. René Char avait préfacé cette ultime exposition Picasso qui devait mourir quelques semaines avant son ouverture

 

                                                                                  Jean-Pierre Bénisti

 

Avignon248.jpg

 

Photo JPB 1969

 

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